Procès Black Wind : Le rap accusé, la jeunesse mobilisée
C’est une impression de déjà-vu : un rappeur, des paroles, la GenZ212, un procès. C’est le même refrain depuis le déclenchement du mouvement de la jeunesse marocaine, en septembre 2025. Pourtant, le procès de Mehdi Lyoubi, connu sous le nom de scène de Mehdi Black Wind, offre une démonstration de cette jeunesse mobilisée. Reportage en…
« Poing levé à l’entrée, tête baissée à l’intérieur : le procès de Mehdi Lyoubi, alias Black Wind, condense en une journée tout ce que la jeunesse marocaine reproche à la justice. »
Il est 10h30. Il y a une fébrilité dans l’air. Devant le siège du Tribunal correctionnel de Casablanca à Aïn Sebaâ, les journalistes étrangers attendent le début de la manifestation de pied ferme. Dix minutes plus tard, trois membres de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), section de Bernoussi, arrivent sur place. La foule s’amasse autour d’une banderole floquée du logo de la vénérable association. Et puis soudain, des dizaines de jeunes jaillissent du jardin limitrophe, armés de leurs pancartes, portant quasiment tous des t-shirts noirs, clin d’œil à leur ami, Black Wind. La manifestation peut enfin démarrer.
Acte I : « Libérez Mehdi »
Khtek : « Après Raed, Pause Flow, El Hassal, voici un quatrième artiste poursuivi pour ses chansons »
Activistes et fans de l’artiste arrêté se déplacent de l’autre côté du tribunal et se positionnent en face du siège de cet édifice public délabré. Le comité marocain coordonne avec les membres du Comité français en soutien à MBW, qui ont fait le déplacement depuis Marseille. Mahfoud Al Mahjoub, président de l’AMDH Bernoussi, entonne des slogans en soutien au rappeur. En écho, la centaine de manifestants reprennent en chœur ces chants de soutien. En arabe, ils scandent : « Un seul mot, cet État est corrompu », « Libérez Mehdi », « Justice corrompue ». Durant trente minutes, les militants se relaient pour donner de la voix à ce sit-in, sous un soleil de plomb. Les jeunes manifestants portent des pancartes à l’effigie de MBW. « C’est le quatrième rappeur à être poursuivi cette année », s’inquiète l’artiste de rap Khtek. « Après Raed, Pause Flow, El Hassal, voici un quatrième artiste poursuivi pour ses chansons. Désormais, nos chansons sont sujets à interprétation des juges qui vont faire leur propre lecture de nos textes », regrette-t-elle. Mahfoud propose un entracte. L’Acte I se termine.
Khtek : « Désormais, nos chansons sont sujets à interprétation des juges qui vont faire leur propre lecture de nos textes »
Acte II : « La vie va mal mama »
Pour l’Acte II, les jeunes reprennent l’initiative. Un des manifestants pose un haut-parleur et lance le morceau le plus connu du rappeur, « La vie est belle ». La jeunesse entonne les paroles .
La vie est belle mama (La vie est belle mama), eh eh eh!
La vie va mal mama (Mal mama), eh eh eh! Yeah!
Les jeunes manifestants se sentent concernés par ces paroles, sans concession, auxquelles la jeunesse présente adhère sans réserve.
Après une heure et demie de manifestation, les présents mettent fin à leur action solidaire. Le temps de démarrer le troisième acte.
Acte III : Le rap en détention provisoire
Il est 12h30. Le procès de MBW devrait démarrer dans quelques minutes. La salle n°4 est déjà pleine. Le public venu nombreux ne trouve pas de place dans cette salle exiguë. Les policiers en charge du maintien de l’ordre exigent des familles venues assister aux procès de leurs proches de quitter les lieux. Cette demande contient un propos discriminatoire : « Ceux qui sont concernés par les procès de trafic de drogues doivent quitter la salle immédiatement ». Les hommes et femmes concernés obtempèrent et quittent, la mine baissée. La salle est quadrillée par des policiers en uniforme. « Les téléphones sont strictement interdits », rappelle l’un d’entre eux.
Il est 13h06. Les magistrats en charge du dossier de MBW entrent en scène. « Ma7kama » est prononcé. Tout le monde se lève. Le jeune président d’audience se veut ferme : « Je rappelle que l’audience a ses règles et que toute personne qui enfreint ses règles encourt des délits d’audience », prévient-il d’un ton menaçant. Et d’enchaîner avec un propos conciliant face à un public acquis à MBW : « Nous souhaitons que cette audience se déroule dans le calme et le respect ». Le magistrat s’adresse aux policiers : « Ramenez-nous Mehdi Lyoubi ». Le jeune artiste se présente avec un sweat à bandes rayées, mine fatiguée. Le magistrat lui demande s’il veut désigner un avocat, ce que Mehdi accepte. Faute d’avocats, en raison de leur grève, l’artiste-accusé demande un report. À sa demande, la prochaine audience est reportée au vendredi 31 juillet 2026. Le juge-président se montre conciliant et compréhensif.
Au premier rang, une jeune femme tente de prendre la parole. Il s’agit de la sœur de Mehdi. Le juge-président lui demande de se rapprocher et de clarifier sa demande : il s’agit d’une demande de liberté provisoire que le rappeur remet au juge. Ce dernier décide d’étudier cette demande en fin d’audience. Le magistrat appelle la sœur et lui permet de saluer son frère détenu. Moment d’émotion entre une sœur et son frère. Le public verse quelques larmes face à cette scène de retrouvailles. MBW quitte la salle, poing levé et déterminé. L’Acte III est clos.
Vers 17h, la demande de liberté provisoire est refusée par la cour. Le Black restera en prison jusqu’au vendredi prochain.