« Se sentir Bnadem » : une lecture citoyenne des départs vers Bab Sebta
Face aux images des départs vers Bab Sebta, la sociologue Leila Bouasria refuse la lecture rapide. La chercheuse avec un regard citoyen propose une lecture à la hauteur de cette lourde réalité, faite plus de questionnements que de certitudes. Tribune.
Leila Bouasria : Sociologue, Université Hassan II, Casablanca et chercheure associée au LADSIS
Nous avons tous et toutes vu ces vidéos, ces images, ces flux de personnes qui couraient, sans rien, vers Bab Sebta. Ils sont seuls, parfois en groupes, parfois en familles, et l’on note, au milieu d’eux, la présence de bébés, d’enfants en bas âge. Je ne suis pas une experte en sociologie des migrations, mais il semble aujourd’hui, et si l’on ose une première lecture, que la migration prenne à Sebta une forme différente de celle qu’on connaît.
« Ces jeunes n’ont pas décidé de partir cette semaine, ils semblent y être prêts depuis longtemps. »
Ces départs clandestins, tels que renseignés par la littérature, décrivent souvent un migrant qui a recours à une démarche souterraine (il fait appel à un passeur, ramasse de l’argent, prépare la traversée dans le secret) et qui souvent part d’abord seul pour se faire rejoindre, une fois plus stable, par sa famille (sans rien minimiser des péripéties qu’il traverse, ni des possibilités d’échec, de tout ce qui peut mal tourner en chemin). Là, on se retrouve face à des flux collectifs, des familles entières, des départs presque assumés qu’on croise à visage découvert. Ce n’est pas un projet individuel de sacrifice mais comme un « mouvement » collectif qui se donne à voir telle une évidence. Il faut toutefois une prudence : cette visibilité nouvelle est peut-être aussi un effet de loupe des réseaux sociaux, qui donnent à voir aujourd’hui ce qui se faisait peut-être hier dans l’ombre.
Longtemps, cette migration a été présentée d’abord comme une affaire locale : la région de Tétouan, de M’diq et de Fnideq vivait entre autres de la contrebande avec Sebta. La fermeture des postes de Bab Sebta et Bab Melilia à la contrebande dite « vivrière » en 2019, puis celle de la frontière elle-même en mars 2020, ont été avancées dans certaines analyses comme justification. Or ce qui semble se dessiner aujourd’hui, sous toute réserve, c’est que ce vivier n’est plus seulement local : on a vu affluer des personnes venues d’horizons très divers, aux trajectoires et aux origines différentes, ce qui rappelle d’emblée que ces flux mêlent des situations qu’il serait réducteur de lire d’un seul récit.
« Ils ne fuient pas seulement une exclusion économique ou politique, ils fuient un lieu où ils se sentent déshumanisés. »
Revenir au texte d’Enass est éclairant. Il rappelle d’abord que ce que l’on vit n’est pas inédit : il y a eu 2021, puis les événements de Fnideq en 2024, et ces vagues reviennent périodiquement. Il met surtout en évidence le piège que constituent ces enclaves, en rappelant leur structure politique et les tractations diplomatiques dont elles dépendent : Chadia Arab et Mehdi Alioua évoquent des « pièges à migrants ».
Reste une question que l’analyse structurelle laisse ouverte : pourquoi maintenant ? La hogra, le chômage, l’inclusion à la marge préexistaient déjà. Quel est ce déclencheur qui a fait basculer la disposition en acte ? Est-ce la rumeur d’une porte ouverte après une décision de justice espagnole sur les refoulements en mer, relayée et amplifiée en quelques heures par les réseaux ? Plusieurs théories se confrontent.
« Là-bas, il se sentait bnadem — un être humain. »
Autrement dit, il faut distinguer deux rythmes : celui, lent, des conditions qui rendent le départ pensable, et celui, soudain, de l’événement qui le rend possible. Confondre les deux ferait manquer l’essentiel : ces jeunes n’ont pas décidé de partir cette semaine, ils semblent y être prêts depuis longtemps.
Mais au-delà du contexte géopolitique qui ne suffit pas à tout expliquer, la question n’est pas seulement « qui a ouvert Bab Sebta ? » mais pourquoi tant de jeunes et de familles étaient déjà prêts à partir. On a aussi entendu la thèse d’une soi-disant « manipulation » dont sont victimes ces jeunes. Mais par qui ? et Comment ? Cela dit une déconnexion consternante. Et puis, comment tout un appareil institutionnel et politique peut-il ignorer à ce point ce qui bouillonne chez sa propre jeunesse au point d’être pris de cours par un tel revirement ?
Et là je fais l’effort de me distancier de mes propres biais. Il s’agit de se garder de faire de chaque migrant un porteur de quête existentielle, quand les profils sont en réalité très divers et les motivations hétérogènes : il y a aussi de l’imitation, de l’opportunité saisie dans l’emballement d’une foule, du mimétisme pur. Ce genre de drame appelle à réfléchir à la complexité du nœud entre le structurel et l’individuel.
Le paradoxe d’un pays qui progresse sans eux
Où finit le choix et où commence ce qu’il l’a rendu inévitable ? Et c’est là qu’est le paradoxe : il me semble que la réponse n’est pas le manque de développement, bien au contraire. Le contexte de la Coupe du monde, les discours sur les avancées du pays, tout rappelle au même moment que les structures progressent et qu’on a les moyens d’avancer. Le Nord a d’ailleurs misé sur de grands projets dont Tanger Med, les zones franches, Nador West Med, censés créer des emplois. C’est précisément ce qui rend le départ si troublant : ces jeunes semblent fuir un pays qui progresse sans eux, dont ils mesurent chaque jour les réussites sans jamais y avoir part (comme on l’a vu à Casablanca avec les projets de démolition qui ont durement frappé les habitants concernés, en parallèle de la construction de grands projets d’une ville vitrine).
Par ailleurs, je pense que les success stories fabriquées ailleurs jouent aussi là-dessus, en modulant les représentations. J’ai pris le temps de lire les commentaires sur une vidéo d’un bébé retrouvé seul au fond d’un bateau arrivé à Sebta : on y lisait « un futur Lamine Yamal », « il a été sauvé, il deviendra une star. »
Le joueur parti de rien et devenu star, et derrière lui tous ces réseaux sociaux qui font miroiter des vies meilleures, tout cela nourrit un imaginaire d’ascension où le corps pauvre peut, par pur talent, franchir toutes les frontières d’un coup. Car ces jeunes ont des rêves à réaliser, et ils ont surtout besoin de cette conviction méritocratique qui relie leurs efforts à une possibilité d’ascension, le sentiment que travailler, se donner du mal, finit par ouvrir une porte.
J’étais de passage à Tétouan durant ces deux jours. Une conversation spontanée avec des jeunes renvoie déjà à plusieurs logiques : certains croient dur comme fer à l’idée de partir, d’autres se méfient de ce rêve qu’ils décrivent « miné » (حلم ملغوم).
Ils évoquent des salaires qui ne suffisent pas, mais surtout des horizons fermés, le sentiment que, quoi qu’ils fassent, la porte restera close. Et cette impression se nourrit de ce qu’ils voient au sommet : à la veille des élections, le débat tourne au constat du monopole d’une oligarchie et de la confusion entre intérêts personnels et décision politique. Comment croire encore que l’effort paie quand on a le sentiment que les places sont déjà prises et que le jeu est faussé ?
Interroger ces départs
Il existe aussi un tout autre discours, qu’il faut prendre au sérieux ne serait-ce que pour le déconstruire : celui qui reproche à ces jeunes de courir après le gain facile. Un jeune de Tétouan qui, lui, a choisi de rester me disait ce matin même : « ceux qui ne travaillent pas chez eux ne travailleront nulle part ailleurs », comme si le départ trahissait une paresse constitutive, une illusion entretenue par le mirage d’un eldorado européen où tout serait donné sans effort. Ce discours a sa cohérence, mais il me semble surtout consacrer une image défaitiste de la jeunesse, et il faut en interroger les ressorts plutôt que de le reprendre simplement à notre compte.
Les représentations qui poussent au départ ne naissent pas dans la tête des individus : elles sont produites, transmises, intériorisées. Sans explorer ici tous les mécanismes de socialisation en partie responsables de ces représentations, il s’agit de préciser qu’un eldorado européen n’est pas une lubie individuelle : c’est un produit social, façonné par l’école, les médias, les réseaux, les récits familiaux. Tenir ces jeunes pour des êtres passifs à l’affût du gain, c’est donc doublement se tromper, sur les faits, en niant l’effort et le risque immense qu’ils engagent, et sur le mécanisme, en imputant à leur volonté ce qui relève seulement de structures qui les précèdent et les dépassent.
On reproche aussi à ces jeunes de se détacher de la politique, alors qu’ils continuent à la pratiquer autrement : ils s’engagent dans des associations, tentent de saisir les dispositifs qu’on leur tend, mais ils ne veulent pas seulement qu’on leur ouvre un guichet ou qu’on les inscrive comme simples adhérents à des partis : ils veulent participer à la prise de décision, accéder au leadership institutionnel, peser d’un poids qui fasse la différence, être là où les choses se tranchent. Et quand leur mobilisation, celle de la Gen Z, par exemple, est réprimée plutôt qu’écoutée, il semble leur rester peu d’issues. Je pose ce lien entre voix politique fermée et choix du départ comme une hypothèse, non comme une certitude.
Bnadem : ce que disent vraiment les départs
Un cadre, enfin, que ma lecture ne doit pas oublier sous peine de rester trop marocaine : la migration est un fait relationnel. Ce que je décris côté départ ne suffit pas si j’oublie l’autre rive, le régime européen des frontières, l’économie des passeurs, la demande de main-d’œuvre sans papiers de l’autre rive, la décision de justice qui a suspendu les refoulements, les rivalités régionales qui traversent toute la zone. Arab et Alioua le rappellent : l’enclave n’est un piège que parce qu’elle est prise dans un système qui la dépasse. Ma lecture n’est que la moitié d’une histoire dont l’autre moitié se joue à Madrid, à Bruxelles, ailleurs encore.
Il y a aussi la question éthique qu’on ne peut laisser de côté. Depuis ces événements, un débat s’est ouvert en ligne sur le sort des mineurs et les possibilités de leur rapatriement. Il faut ici rappeler le contexte juridique, lié au jugement du Tribunal suprême espagnol sur les refoulements des migrants arrivant par la mer. C’est cette question des enfants qui, au fond, est la plus délicate, d’autant que les structures d’accueil pour mineurs non accompagnés à Ceuta sont aujourd’hui largement débordées. Car plus les politiques migratoires se durcissent et plus les États risquent de se désengager de la protection de ces enfants, plus ils les livrent, de fait, aux réseaux de passeurs et de traite qui prospèrent précisément sur ce vide.
Et finalement, pour conclure à propos de ces départs, si même d’autres catégories sociales veulent partir – et je le déduis des profils que je croise plus que de données établies – ce n’est pas tant une affaire de pauvreté que la façon dont chacun réinterroge son lien à son pays : suis-je à ma place ici ou non, ai-je mes droits, celui de m’exprimer, de m’éduquer, d’être soigné ? On entend aussi des jeunes évoquer des salaires insuffisants : un salaire qui ne suit pas le coût du logement, des transports, de la vie quotidienne ne permet pas une existence digne. La dignité se mesure justement à ce que l’emploi rend possible : se loger, fonder un foyer, se projeter. Se sentir digne se lit à l’aune de la reconnaissance comme membre à part entière d’un « nous » collectif, elle dépend du regard d’autrui et de l’inclusion dans un groupe. C’est dans ce sens que la perte du sentiment d’appartenance et l’atteinte à la dignité vont de pair.
Je dois aussi dire d’où je parle. Ces jeunes qui me montrent des vidéos, ce message écouté ce matin, ce jeune de Tétouan resté au pays : ce ne sont pas les matériaux d’une enquête construite, ce sont des rencontres de circonstance, des fragments que la subjectivité assemble. J’assume cette place, non celle de l’experte surplombante, mais celle d’une sociologue, une citoyenne, une mère qui regarde des images qui la traversent. J’ai fait, tout au long de ce texte, l’effort de la prudence. Mais il y a un seuil où la tristesse l’emporte et où, je l’avoue, les convenances de la discipline me deviennent bien secondaires.
En écrivant ce texte, j’ai vu passer de nouvelles vidéos : des jeunes qui, en revenant, disaient le Maroc le plus beau des pays. Et il faut, au fond, être conscient du moment où la parole se dit. On réagit à chaud, eux comme nous. Le cri du départ, « on veut juste partir du Maroc », et le cri du retour, « le Maroc est le meilleur pays », sont deux paroles arrachées à deux instants opposés, et aucune ne livre à elle seule la vérité de ces trajectoires. Ces jeunes qui célèbrent aujourd’hui la baguette qu’ils ne paient pas à dix dirhams au Maroc, sont parfois les mêmes qui, il y a quelques jours, couraient vers la mer. C’est peut-être le signe que le projet migratoire s’était déjà rétréci en projet de survie et qu’au retour, ce projet de survie trouve, ici aussi, de quoi se dire. Il s’agit de tenir, ne pas manquer, rester en vie…
Lire Aussi: Ceuta et Melilla, pièges à migrants entre le Maroc et l’Espagne
Les deux discours peuvent être instrumentalisés, retournés, brandis. Nous ne sommes pas censés trancher entre eux mais de garder le débat ouvert, d’autant que trop d’éléments manquent encore au tableau : les profils réels, les motivations, ce qui se joue de l’autre côté de la mer, ce que deviendront ceux qui sont restés là-bas et ceux qu’on a ramenés. Devant un phénomène aussi mouvant, la seule honnêteté est de résister à la conclusion trop rapide, et de continuer à regarder.
Et pour finir, un mot puissant revient dans la bouche des partants. J’ai écouté ce matin le message d’un homme qui disait, simplement, que là-bas il se sentait bnadem / un être humain. Ce mot me bouleverse parce qu’il dit tout. Bnadem ne renvoie pas à la quête d’une réussite, ni d’un confort, ni même de droits au sens juridique : c’est le seuil le plus élémentaire de la reconnaissance. Cela déplace toute l’analyse : ils ne fuient pas seulement une exclusion économique ou politique, ils fuient un lieu où ils se sentent déshumanisés…
Bnadem… un mot que j’ai beaucoup entendu au fil de mes terrains et souvent au même endroit : là où quelque chose ou quelqu’un renvoie une personne en-deçà de l’humain.
Je ne prétends pas que chacun de ceux qui partent le fait au nom de ce mot. Bnadem n’est pas la vérité de tous, c’est une vérité qui affleure dans ces départs, et qu’il suffit d’entendre une fois pour ne plus rien regarder de la même façon.
Leila Bouasria, le 31 juillet 2026.
Leila Bouasria est sociologue, FLSH Ain Chock, Université Hassan II, Casablanca et chercheure associée au LADSIS.