Au revoir Tanella Boni
Voix majeure de la littérature et de la pensée ivoiriennes, Tanella Boni s’est éteinte le 15 septembre dernier. Retour sur une œuvre romanesque et poétique.
Voix majeure de la littérature et de la pensée ivoiriennes, Tanella Boni s’est éteinte le 15 septembre dernier. Retour sur une œuvre romanesque et poétique.

Pour dire et penser la dignité humaine, elle a exploré toutes les facettes de l’écriture. Tanella Boni (1954-2026) était philosophe, poétesse, romancière. Elle avait aussi écrit des essais, des nouvelles, quelques livres pour enfants et de la critique – à côté d’une carrière universitaire qui l’a amenée à diriger le département de philosophie de l’université de Cocody. Elle a été directrice de programme au Collège international de philosophie de 1992 à 1998, vice-présidente de la Fédération internationale des sociétés de philosophie, membre de l’Académie des sciences, des arts, des cultures d’Afrique et des diasporas africaines. Intellectuelle engagée, elle se battait contre les rapports de domination de genre et de race, au sein des espaces de débat internationaux, pour la reconnaissance des intellectuel.le.s africains. Son œuvre riche de plus d’une trentaine de titres, lui a valu de nombreux prix : le prix Ahmadou Kourouma pour Matins de couvre-feu (Le Serpent à plumes) en 2005 ; la médaille de bronze du prix Théophile-Gautier de l’Académie Française en 2018 ; le Prix Francophone international du Festival de la poésie de Montréal en 2023 ; le prix Tchicaya U Tam’si pour la poésie africaine, décerné au Forum d’Asilah, en 2025…
Ne pas partager le monde en carrés désespérément inégaux
Dans Insoutenable frontière (Bruno Doucey, 2022), la poésie de Tanella Boni s’intéresse au racisme et aux douleurs de l’exil et de l’errance. « Dans quel monde es-tu tombée ? » demande-t-elle à « l’oiseau multicolore », qui incarne les multiples facettes de la condition de femme noire dans un « bateau-monde / qui prend l’eau de toutes parts ». Les thématiques abordées sont dures, celles d’un monde qui « ne te donne pas les clés de la joie », mais dont on porte l’humeur « comme un pagne qui sied à ta peau » et dont la poétesse se donne pour mission de « repriser le tissu ». Toute une section est consacrée aux migrants, « voyageurs armés / du seul courage de leurs grands rêves » :
« Ils suivent les chemins des vents
Ils n’ont pas d’autres choix
Ils entament une traversée inédite
Aux portes du pays où ils sont nés
Leurs empreintes s’effacent lentement
Sur le sable à la tombée de la nuit
Qui attendra patiemment leur retour
Un vent paisible et anonyme
Balaie leurs traces »
Un magnifique recueil d’une grande sensibilité.
Thriller environnemental
Le dernier roman de Tanella Boni, Sans parole ni poignée de main (éditions Nimba, 2023) aborde le colonialisme environnemental dans une enquête à plusieurs niveaux, inspirée de l’affaire du Probo-Koala.
En 2006, un mystérieux bateau bleu accoste à Abidjan. Peu de temps plus tard, des effluves toxiques envahissent la ville. Un matin, Fabien, gardien dans une société, est tué d’une balle en plein ventre. Sa veuve Adjoua, sa fille Férima se demandent pourquoi. Que révèlera le journal que tenait secrètement Fabien, y mêlant des observations sur les relations entre femmes et hommes, sur la virilité, sur les évolutions de la société fondée sur la délation et la violence, mais aussi sur le mystérieux bateau bleu ? Que sait Fatma, la dernière personne à avoir vu Fabien ? Une enquête passionnante, où le défunt vient lui-même donner des indices aux vivants dans leur sommeil…
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
Insoutenable frontière
Tanella Boni
Bruno Doucey, 136 p., 200 DH
Sans parole ni poignée de main
Tanella Boni
Nimba, 258 p., environ 120 DH


