Aéroports, ces frontières qui trient

Vitrines de la mobilité mondialisée, les aéroports sont aussi des machines à trier : ceux qui passent, ceux qui attendent, ceux que l’on renvoie. Entre Casablanca et Orly, quatre scènes vues et entendues au fil de mes déplacements.
Casablanca–Paris–Berlin : scènes de frontière
Les aéroports sont l’illustration la plus moderne de la frontière. Plateformes de la mobilité mondialisée, ils sont aussi les lieux où l’on trie : ceux qui ont le « droit d’entrée », ceux que l’on retient en « zone d’attente » et les autres, les « refoulés ». Ils sont aussi un paradis néolibéral : construit souvent avec des fonds publics, ils profitent pleinement aux entreprises privées (compagnies aériennes, multinationale des services, etc.). Choses vues et entendues au fil de quelques pérégrinations.
Scène n° 1 : À Paris, refoulée et effondrée
Refoulée à Orly : la roulette russe des frontières
Aéroport de Paris-Orly. À la porte d’embarquement, une Marocaine d’une soixantaine d’années est en larmes. « Je n’arrive pas à croire ce qui m’arrive : on me refuse l’accès au territoire français, alors que je m’y rends régulièrement depuis des décennies », lâche-t-elle, la voix brisée, devant des voyageurs médusés mais impuissants. Élégante, d’apparence aisée (du moins le laisse-t-elle paraître), parfaitement francophone, elle tient à peine debout. De ses propos, nous comprenons que la police aux frontières lui reproche de ne pas avoir pu justifier de ses moyens de subsistance pour son séjour en France. Malgré ses explications, la position des policiers est inflexible. Elle a été renvoyée à bord d’un vol que j’ai moi-même pris. Un cas typique d’arbitraire aux frontières. Comment justifier qu’un voyageur soit soumis à un interrogatoire plus poussé qu’un autre ? Telle est la logique du tri et de la sélection : faute de pouvoir contrôler tous les arrivants, la police en soumet certains à des « interrogatoires » approfondis, avec de fortes chances de refoulement. C’est la roulette russe des frontières européennes.
Scène n° 2 : Le flop des machines-frontières
Automates aux frontières : la double peine des voyageurs du Sud
De nombreux aéroports européens installent des automates chargés du contrôle aux frontières. Le dispositif connaît plusieurs ratés. Les voyageurs, européens surtout, se heurtent à des machines certes simples, mais que tous ne parviennent pas à maîtriser, les personnes âgées notamment. Les ressortissants hors UE, comme moi, en sont pour l’instant exemptés dans la majorité des cas. À Orly, pourtant, je suis passé par la machine, ce qui ne m’a pas dispensé de faire la queue pour le contrôle humain. C’est la double peine pour les non-Européens, d’autant que les policiers se font plus rares dans les aéroports européens alors que le nombre de voyageurs explose d’année en année. Dans les années à venir, nous, ressortissants des pays du Sud, aurons affaire à des agents IA, des robots et des machines. Je parie sur un dialogue de sourds entre des machines occidentales et des damnés en quête de mobilité…
Scène n° 3 : Frontière grande ouverte pour la réfugiée russe
Russe, afghan ou marocain : l’asile à deux vitesses
Toujours à Orly, longue file d’attente. Une policière accompagne une jeune femme en larmes et la guide vers son collègue : « C’est une personne de Russie », lui glisse-t-elle. L’agent s’exécute aussitôt et tamponne le passeport de la jeune femme, encore bouleversée. L’Europe occidentale accueille à bras ouverts les jeunes Russes qui fuient « la dictature de Poutine ». Cette politique d’accueil est digne et conforme au droit international. Mais quel traitement serait réservé à un demandeur d’asile afghan, égyptien ou marocain ? Il y a fort à parier qu’il se retrouverait dans le premier vol de refoulement. Le Pacte européen et la directive dite « pays sûr » faciliteront la tâche de « l’Europe des droits humains ».
Scène n° 4 : Vol annulé, la mécanique de la mobilité se grippe
Vol annulé : le jour où la mécanique de la mobilité se grippe
Les aéroports sont des espaces de stress permanent. Je les déteste. On nous somme d’y marcher, d’attendre, de nous discipliner, de nous soumettre, de manger, de boire, de travailler. Nous sommes les travailleurs des plateformes logistiques internationales : un travail gratuit, où le travailleur paie cher son labeur. L’injonction est de marcher et, surtout, de ne pas freiner la marche de l’aéroport ni celle de la file d’attente, sous peine d’être stigmatisé, moqué. Pour reprendre le vocable marocain du moment, on devient un « hargawi », un arriéré incapable de se tenir au milieu d’une foule qui avance au pas de course entre enregistrement, embarquement, transit, contrôle, bagages et taxi. Puis, soudain, le monde s’arrête. Le vol est annulé. Pas de décollage ce soir. Le geste devenu banal de prendre l’avion est suspendu, la mécanique se grippe. L’aérien, réglé à la perfection (et tant mieux pour notre sécurité), révèle une faille. Une pause bienvenue. Une halte inespérée.
Mention IA : Texte original de l’auteur, révisé par l’IA Claude.









