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À Bouadel, la population refuse la privatisation de leur source d’eau 

Kklo

À Bouadel, dans le Pré-Rif, un projet de complexe touristique doublé d’une unité d’embouteillage rouvre une plaie déjà connue d’autres localités au Maorc: une source locale, vitale pour la population, devenir une ressource commerciale. Reportage.

Avec sa source naturelle et ses paysages verdoyants, Bouadel attire chaque été de nombreux visiteurs en quête d’un « Maroc authentique ». Mais derrière cette carte postale, la communereste confronté à la précarité et aux inégalités de développement.

À une trentaine de kilomètres à l’est de Taounate, dans la région de Fès-Meknès, la commune rurale de Bouadel s’étend au creux des collines du Pré-Rif. Avec sa source naturelle et ses paysages verdoyants, Bouadel attire chaque été de nombreux visiteurs en quête d’un « Maroc authentique ». Mais derrière cette carte postale, la commune reste confrontée à la précarité et aux inégalités de développement socio-économique. Ici le Maroc à la troisième vitesse…

OPA sur l’eau de source 


À mesure que l’on approche du village, les montagnes du Rif se dessinent, claires, au-dessus des arbres fruitiers et des maisons modestes. Le calme habituel est troublé par un projet spoliation de la ressource naturelle de cette région. Une inquiétude profonde et la colère des habitants dominent les esprits. 

L’eau de Bouadel, fraîche et minérale, n’est pas qu’un décor : elle irrigue les terres, nourrit les familles et permet à des dizaines de foyers de subsister. Aujourd’hui, elle aiguise les appétits. Un projet de complexe touristique doublé d’une unité d’embouteillage fait craindre aux habitants de voir leur bien commun leur échapper, avec, à la clé, des conséquences sociales et environnementales qu’ils redoutent déjà. La population ne cède pas face aux pressions. 

Un premier sit-in s’est tenu le vendredi 23 octobre. Les habitants sont descendus dans la rue pour exprimer leur opposition au projet. Dès le lendemain, six personnes de la commune, dont un homme âgé, ont reçu des convocations de la police. Une démarche qui a suscité l’inquiétude parmi les habitants, avant que le gouverneur de la province de Taounat n’intervienne pour demander leur annulation. La population demeure dans le flou. 

« L’eau de Bouadel n’est pas à vendre »

Bouadel se situe à quelque 302 kilomètres de Rabat. Selon le Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2024 du Haut-Commissariat au Plan (HCP) elle compte 11 564 habitants et 2 957 ménages. Dix ans auparavant, en 2014, sa population s’élevait à 12 684 habitants. Une baisse de plus de 1 100 habitants en une décennie, qui témoigne d’un recul démographique et pose la question de l’exode rural, dans un territoire où le manque de perspectives économiques pousse une partie des jeunes à chercher leur avenir ailleurs.

Ce mercredi après-midi, à notre arrivée, femmes, jeunes, enfants et personnes âgées s’étaient de nouveau rassemblés pour dénoncer cette une tentative de marchandisation de l’eau de la source.

Ce mercredi 28 octobre après-midi, à notre arrivée, femmes, jeunes, enfants et personnes âgées s’étaient de nouveau rassemblés pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme une tentative de marchandisation de leur eau. Sur place, les témoignages s’accordent autour d’une même inquiétude : Que restera-t-il aux habitants si cette eau vient à être privatisé ?

« L’eau de Bouadel n’est pas à vendre. Elle appartient à ses habitants, elle nous vient de nos ancêtres. Ils devront nous enterrer toutes et tous avant de pouvoir nous arracher cette eau et la mettre en bouteille », lance Abdeslam un vieil agriculteur.

Malgré les convocations et ce que plusieurs habitants perçoivent comme des tentatives d’intimidation, la mobilisation ne faiblit pas. « Ils essaient de nous faire peur, mais nous n’avons plus rien à perdre. Cette eau, c’est tout ce qu’il nous reste. Nous la défendrons jusqu’à notre dernier souffle », insiste Abdeslam.

 « Si on nous prend l’eau, que va-t-il nous rester ? »

En première ligne de la mobilisation, les femmes. Certaines sont veuves, d’autres sont des mères seules. Toutes décrivent une existence rythmée par les travaux agricoles, les récoltes et les ressources que leur procure la terre. Et toutes rejettent un prélèvement industriel de l’eau, dont elles redoutent les conséquences sur leur quotidien.

« Nous vivons grâce à cette eau. Nos parents et nos grands-parents vivaient ici. Si elle disparaît, nous n’aurons plus rien. »

 « Nous avons peur qu’on nous prenne l’eau, c’est tout ce qu’on a », résume Daouia. À 74 ans, cette habitante explique vivre à Bouadel depuis toujours, sur les terres héritées de ses parents et de ses grands-parents. Elle cultive ce qu’elle peut pour se nourrir et maintenir son autonomie. « Nous vivons grâce à cette eau. Nos parents et nos grands-parents vivaient ici. Si elle disparaît, nous n’aurons plus rien. »

Son témoignage est ponctué de gestes en direction des terres agricoles et des points d’eau. Elle montre les arbres, les cultures et les parcelles qui font vivre les familles. Pour elle, la question ne se pose pas en termes de développement économique abstrait : il s’agit de pouvoir continuer à vivre chez soi.

À ses côtés, Tamo raconte un quotidien similaire. Elle cultive des légumes et des arbres fruitiers, dont les produits constituent une ressource essentielle pour vivre. « Je travaille ma terre, je cultive mes légumes et fruits, avec j’en profite. Je n’ai besoin de rien d’autre que de ma terre et de mon eau. Comment voulez-vous que je vive ici sans eau ? »

Pour ces habitantes, le débat ne se résume pas à un désaccord autour d’un investissement. Il touche directement à leur autonomie économique et à leur capacité de continuer à vivre sur leurs terres.

La situation de Aziza, voisine de Tamo illustre aussi les difficultés auxquelles les habitants sont déjà confrontés. Elle vit avec sa mère malade et dénonce les contraintes imposées par l’aménagement du complexe touristique voisin. La route qu’empruntent les habitants pour transporter leurs marchandises est devenue difficilement accessible dès qu’un véhicule y stationne. Pour rejoindre la route principale, le passage se fait parfois uniquement à pied. Lorsqu’une personne tombe malade, explique-t-elle, il faut la porter sur le dos ou la transporter à dos de mulet sur plusieurs kilomètres.

« C’est ça, notre part du développement ? », s’indigne Ahmed, un jeune du village.

Devant leur maison, la mère d’Aziza, qui dit vivre dans la région depuis plus d’un siècle, pleure en évoquant la source. Pour elle, la commercialisation de cette eau viendrait aggraver une précarité déjà installée.

Mohamed Elhachmi, militant de la région, rappelle que la contestation autour de la source ne date pas d’aujourd’hui. « La source a toujours attisé la convoitise de ceux qui veulent investir dans cette eau, et la population a toujours refusé qu’on y touche. Bouadel, c’est l’eau, et l’eau, c’est Bouadel. Sans eau, Bouadel n’existera plus ». 

« L’investissement public devrait passer en premier. Où est-il ? Où est la justice territoriale ? Où sont nos droits à la route, à la santé, à l’éducation, à l’eau potable ? L’État doit d’abord investir et garantir aux gens leurs droits, pas commencer par un projet où l’on prend l’eau de la région. », Mohamed Elhachmi, militant

Il pose également la question des priorités publiques. « L’investissement public devrait passer en premier. Où est-il ? Où est la justice territoriale ? Où sont nos droits à la route, à la santé, à l’éducation, à l’eau potable ? L’État doit d’abord investir et garantir aux gens leurs droits, pas commencer par un projet où l’on prend l’eau de la région. »

Développement local ou exploitation d’une ressource commune ?

Noura, habitante de Bouadel, fait partie de celles qui portent la contestation. Elle rappelle que la population ne s’oppose pas à la construction d’infrastructures touristiques ou à l’arrivée de projets susceptibles de créer de l’emploi. Ce qu’elle refuse, c’est l’exploitation commerciale de la source.

« Nous sommes avec le projet touristique, avec le complexe et l’hôtel. Mais nous sommes contre l’embouteillage de l’eau » Noura

« Nous sommes avec le projet touristique, avec le complexe et l’hôtel. Mais nous sommes contre l’embouteillage de l’eau », explique-t-elle.

Pour Noura, la distinction est fondamentale. Dans une région où les jeunes peinent à trouver du travail et où les familles vivent essentiellement de leurs petites activités agricoles, un projet de développement pourrait constituer une opportunité. Mais pas au prix de la ressource qui permet déjà aux habitants de vivre. Elle estime qu’environ 80 % des veuves et des orphelins de la zone dépendent directement de cette richesse naturelle, une proportion qu’elle avance pour illustrer l’importance sociale de l’eau dans la région.

« Si cette richesse leur est retirée, où iront-ils ? Ils seront contraints de partir, mais où, alors que c’est là que sont leurs racines ? Cette eau ne profite pas à une seule personne. Elle fait vivre toute une population, c’est l’oxygène de Bouadel. »

Cette distinction est également défendue par Ahmed, mobilisé, qui dénonce le manque de clarté entourant le projet. Selon lui, la population n’a jamais reçu d’explications suffisamment précises sur ses modalités, ses conséquences et la quantité d’eau qui serait prélevée. « C’est un projet opaque. Pour les habitants, il manque de clarté. Nous demandons simplement de connaître la vérité sur ce projet. C’est notre droit. »

Il rappelle que les habitants ne contestent pas le principe du développement local. Ils demandent des routes, des écoles, des infrastructures sanitaires et des possibilités d’emploi pour les jeunes. Mais ils refusent que ces besoins soient utilisés pour justifier l’exploitation d’une ressource vitale sans débat public.

Les interrogations des habitants ont été renforcées par les différentes communications autour du projet. Selon les témoignages recueillis par ENASS, le représentant de l’entreprise AQUADEL aurait avancé, lors de ses explications à la population, une part de prélèvement de 2 % du débit de la source. D’autres déclarations publiques auraient ensuite évoqué un taux de 3,38 %. Les habitants s’interrogent également sur les chiffres annoncés concernant les investissements et les retombées du projet. 

La Commission de soutien aux sinistrés des inondations de la province de Taounate conteste, de son côté, les explications du conseil communal de Bouadel concernant le projet. Selon les documents cités par la commission, un permis de construire délivré par la commune le 28 juillet 2023 autorise la société AQUADEL SARL à réaliser un « complexe touristique intégré (chalets, piscine…) et une unité d’embouteillage des eaux de la source de Bouadel ».

La commission relève également une divergence entre les déclarations publiques relatives au volume d’eau destiné à être exploité et les données documentaires qu’elle dit avoir consultées. Elle évoque un prélèvement annuel pouvant atteindre 320 000 mètres cubes, alors que des déclarations attribuées à un responsable de l’entreprise font état d’une exploitation limitée à 2 % ou 3,38 % du débit de la source. Elle mentionne ainsi un avis défavorable de l’Agence urbaine, daté du 26 avril 2023, et soulève des questions sur les suites données à cet avis. Elle fait également état d’une enquête publique relative à l’étude d’impact environnemental, organisée entre octobre et novembre 2022, dont elle demande à connaître les résultats et la prise en compte des observations formulées.

Ces éléments, à partir des documents invoqués par la commission, ne constituent pas à eux seuls une conclusion sur la légalité du projet. Ils mettent toutefois en évidence plusieurs questions qui appellent des réponses documentées de la part des autorités concernées et de l’entreprise. Pour les habitants, l’accès à ces documents est essentiel. Ils veulent savoir quelles autorisations ont été délivrées, sur quelles études elles reposent,et quelles garanties sont prévues pour préserver la ressource. 

« Où est l’étude d’impact environnemental » 

La Commission de soutien aux sinistrés des inondations de Taounate réclame notamment la publication de l’étude d’impact environnemental, un débat public transparent et l’implication de l’Agence du bassin hydraulique du Sebou ainsi que des services compétents des eaux et forêts.

À la contestation autour de l’eau s’ajoute une autre source de tension : les propos du responsable de l’entreprise au sujet des personnes mobilisées. Noura raconte que celui-ci aurait qualifié les habitants d’ignorants, d’analphabètes et de personnes violentes. Elle conteste fermement ces accusations et demande l’ouverture d’une enquête afin que les faits soient établis.

« Nous ne l’avons ni agressé ni frappé. Il est venu nous présenter son projet et nous expliquer comment il allait fonctionner. Nous ne sommes pas allés chez lui. Nous demandons simplement des explications. »

Elle affirme que les habitants ont été accusés d’avoir agressé le représentant de l’entreprise, ce qu’ils contestent. Elle demande aux autorités de vérifier les faits et de ne pas laisser ces accusations se substituer au débat sur le projet. 

La colère est particulièrement vive chez les femmes, qui disent se sentir humiliées lorsqu’elles prennent part aux rassemblements et expriment leur opposition. Plusieurs habitantes affirment également avoir subi des pressions et des intimidations. Elles demandent aux autorités de garantir leur sécurité et de permettre à la population de défendre ses revendications sans être stigmatisée. Pour Noura, les accusations de violence portées contre les habitants doivent être examinées sur la base de faits et de preuves. 

« Nous avons longtemps attendu que l’État nous garantisse les conditions d’une vie digne : des routes, des écoles, des centres de santé et des perspectives pour nos enfants. Aujourd’hui, nous ne demandons qu’une chose : qu’on nous laisse notre eau », lance Aziza.

Au moment de notre visite, les travaux de l’unité d’embouteillage sont à l’arrêt, à la suite des sit-in organisés par les habitants. À l’entrée du village, un seul panneau portant le nom de la société AQUADEL rappelle l’existence du projet. La construction du complexe touristique, elle, se poursuit. Les habitants continuent de dénoncer des pressions et des intimidations, sans que cela entame leur détermination à continuer leur lutte contre la commercialisation de l’eau de source. Dans les conversations l’expérience de Bensmim revient régulièrement. Le souvenir de cette autre mobilisation contre l’exploitation commerciale d’une source et le sort de cette source et de ce village plane sur le village. À Bouadel, les habitants sont déterminés à défendre leur eau et à empêcher que l’histoire de Bensmim ne se répète. « On vit de cette eau et on meurt pour elle », conclut Tamo.

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