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À Melilla, 27 étoiles rouge sang

Jeunes

Des peaux arrachées. Des corps mutilés. Des membres bastonnés. Des morts et des vivants. Des vivants au milieu des morts. Des blessés, qui attendent des heures, sans soins.  Des dizaines qui en meurent. C’était vendredi dernier à Melilla, enclave espagnole en territoire marocain, frontière de l’Europe. Notre frontière.   

Par Thierry Leclère *

Mais où est passée notre humanité ? Notre sensibilité, notre sens de la justice, à nous Européens qui construisons des murs de six mètres de haut, des barrières hérissées de barbelés coupants sur lesquels vient s’empaler la jeunesse africaine. Des jeunes comme les nôtres, nés quelque part, autre part. Le premier ministre d’Espagne, socialiste -pauvre Jaurès- incrimine les passeurs et les mafias. Et félicite la police espagnole. Du beau travail, en effet. Les juges Marocains poursuivent 65 migrants, dont une majorité de Soudanais potentiels demandeurs d’asile. Le monde à l’envers. Et voilà l’Espagne et le Maroc, main dans la pogne, réconciliés depuis peu sur le dos, sur l’échine, des exilés. A Madrid quelques centaines de justes manifestent. L’honneur de dire non.

J’entends « violence », « agressivité », « migrants armés ». Armés de quoi ?

Où sont les chaînes « premières sur l’info » ?  Où sont les envoyés spéciaux ? Rapides relations de l’événement, souvent à retardement quand un fait divers peut tenir l’antenne plusieurs jours, si ce n’est plusieurs semaines. J’entends « violence », « agressivité », « migrants armés ». Armés de quoi ? De bâtons. Et combien de potentiels réfugiés parmi eux ? On ne le saura jamais. Enterré le droit d’asile. Enterrés ces corps, sans nom, sans égards, à la va vite, buttes de terre côté marocain. Buttes de honte dans nos consciences.

Cachez cette barrière que je ne saurais voir. Voyez les Espagnols. Sonnez à la porte d’à côté. C’est pratique l’Europe sans frontière. L’Europe qui repousse et repousse encore ses frontières jusqu’au au Niger. Qui exige de trier, loin des yeux, loin du cœur, bons et mauvais migrants. Contre aides au développement-.  

Il y a des jours où le bleu de l’Europe se pare de 27 étoiles rouge sang.

La Méditerranée et ses dizaines de milliers de cadavres  au fond de l’eau. L’horizon bleu, l’infini de nos vacances. Silence, les juilletistes partent en vacances. Mare nostrum. Mare de vomir. Et autant de milliers de corps desséchés dans l’enfer brûlant du Sahara. Ceux là n’entrent même pas dans les statistiques. 

Si Albert Londres était ressuscité, nul doute qu’il aurait forcé  les consciences dès les premiers drames, dès l’orée du siècle. Zola aurait hurlé sa colère. Et nous ?

On nous offre quoi depuis vingt ans et plus que cela dure ? Au mieux de l’empathie, du « drame humanitaire ». Au pire de l’indifférence. Cette fois ci, du silence. Ce n’est pas de l’humanitaire, pas du lacrimal dont nous avons besoin. Mais de responsables. Les passeurs ? C’est trop facile. L’Europe forteresse ne peut pas monter les murs et s’étonner qu’on y tombe. Parallèlement, le continent vieillissant réclame déjà des bras pour ses Ephad, ses couloirs d’hôpitaux  et ses chaines de logistique. Combien de ces malheureux de Melilla, aventuriers de tous les risques, héros de la route auraient voté pour cet ersatz ?

Ceux qui passent entre les mailles des barbelés trouvent toujours un emploi. Les patrons les trouvent bosseurs, assidus. Et pas chers.  

L’an prochain à Melilla ? Non. Ni aujourd’hui, ni demain, ni l’an prochain. Il n’y a pas d’après pour Melilla. Pas d’après, pas de regret, dans la bonne conscience européenne qui aime les exilés, mais seulement quand ils viennent de l’Est. Tant mieux, vraiment, pour eux. Tant pis  pour les Soudanais, les Erythréens. Et pour tous les autres à peau noire.  Oui, des noirs. Encore des noirs. L’Histoire est un félon. 

Boza, boza ! Victoire ! Victoire ! crient les rescapés qui parviennent à entrer dans la nasse de Melilla.

Puissent leurs frères morts sur le mur du déshonneur avoir au moins pour linceul l’enquête indépendante que réclament les ONG.

Puissent leurs frères morts sur le mur du déshonneur avoir au moins pour linceul l’enquête indépendante que réclament à l’unisson ONG marocaines et espagnoles. Une enquête, une vraie. Internationale. Combien de morts  ? Quels noms ? Quels prénoms ? Quelles nationalités ?  Comment ? Quand ? Pourquoi ? Ce devrait être le minimum. Mais en ces temps déraisonnables, le minimum est un impensé.

* Thierry Leclère, Journaliste/Réalisateur du film documentaire « Prince, les chimères de l’exil », 2021.

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