Arpenter le miroir

MurMurer scaled

Dans un recueil tout en finesse, Salima S. El Mandjra revisite « l’énigmatique magnétisme » de Tanger.

« ville/vie
deux lettres
un chemin
 »,
annonce, laconique, la 4ème de couverture.

Le 5ème livre de Salima El Mandjra est l’histoire, par petites touches impressionnistes, d’une découverte. Celle d’une ville non familière, occultée par les écrans formés par son passé, ses fantômes, sa légende, qui la rend distante, peu attrayante. C’est le sentiment qu’il y a « nécessité latente / puis impérieuse / de traiter cette non-relation ».
Une méthode : « lire / visiter / parler aux gens », « se laisser guider sur les chemins / de nouveaux itinéraires ». Puis « se séparer de ses guides / pour affiner sa clairvoyance ».
En drapeau droit : la légende, celle d’un cosmopolitisme luxueux et fantasmé.
En drapeau gauche : la réalité, « la solitude de futurs voyageurs / sous couvert forestier », les frontières fermées, la mort.
Une volonté : « privilégier / Son énergie plutôt que Sa figuration ».

Jeux de miroirs

Salima S. El Mandjra

Les poèmes, succincts, se déroulent au long des pages blanches comme une chronique par petites touches, qui n’est pas sans évoquer le 6 à 12 d’Ahmed Bouanani. On entendrait presque une mélodie de jazz. MurMurer ne veut pas être « une énième appréciation », ni une étude. C’est une déambulation instinctive, pour arpenter les reliefs dans le soleil et le vent. C’est faire l’expérience physique de la ville dans l’étirement d’une voûte plantaire, dans le souci de l’équilibre à garder. C’est une promenade dans le temps, pour retrouver ce que la ville a tissé discrètement dans une mémoire, avant qu’on puisse s’en dire « habitante », qu’on puisse admettre « y être au plus près de soi » – mais qu’est-ce que cela signifie, quand on avoue son « incompétence à habiter les lieux », à en faire un « chez-soi » ?

Au fil des pages, affleure une intuition : celle d’une expérience partagée entre la ville et la femme qui déambule, l’expérience d’une réduction à l’une des facettes de son être, « même pathologie ». Dans ce « manifeste jeu de miroirs », s’invente une reconfiguration de soi, de la mémoire, dans un élan timide mais ferme pour « se remettre au monde ».

Contrairement à ses précédents recueils, où le texte dialoguait avec l’image voire s’effaçait derrière elle, les dessins figurent ici en début et en fin d’ouvrage, avec des effets d’échos : la ligne droite composée de carrés de l’ouverture semble se déliter à la fin, tandis qu’à la page constellée de points et de traits de diverses densités du début, répond une figure comme dézoomée, qui clôt le livre sur une impression de cohérence ressaisie. Il ne s’agit toujours pas d’amour, mais d’apprécier le mystère…

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

MurMurer
Salima S. El Mandjra
36 p., 180 DH

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