Be happy !

Lagence nationale du bonheur driss ksikes

La dernière pièce de Driss Ksikes, écrite juste avant la pandémie, interroge l’injonction au bonheur.

HADA et HADI, tous deux 35 ans, uniformes et casques d’opérateur, opèrent dans un openspace hypermoderne. Leur mission : sélectionner les candidats au bonheur. On est à l’Agence Nationale du Bonheur, qui promeut « la course vers l’extase suprême ». Les règles : « Parler aux gens sans brusquer leurs méfiances. Les inviter à venir sans contrarier leurs désirs. Et surtout garder le sourire. » Même si le sourire est une gymnastique mécanique, un rictus peu spontané. En filigrane, les candidats sont classés dans des nomenclatures qui évoluent mais dont le fondement reste à peu près identique, bnadem vs insane ou plus précisément « M.P.I.E.N. M pour masse, P pour peuple, I pour intermédiaire, E pour élite et N pour notable ». Car à chaque catégorie est assignée un objectif. Et les statistiques sont impitoyables.

Univers concentrationnaire

Driss Ksikes

Driss Ksikes a décidément une fascination pour les univers concentrationnaires qui mettent l’humanité à l’épreuve. Comme dans IL (2009) ou dans N’enterrez pas trop vite Big Brother (2013), L’Agence Nationale du Bonheur est un huis clos, dispositif permettant de questionner la relation à l’extérieur. Au IL inaccessible, répond ici un grand chef dont la venue est aussi attendue que lointaine. À l’inverse, l’agence du bien-être est un lieu convoité, auquel tous rêvent d’accéder, quitte à ce que se développent des trafics en tout genre, comme la vente de « doses de chakra au détail ». Pour HADA et HADI, c’est un lieu de travail où on fait mécaniquement ses heures, sous le contrôle de la directrice à qui rien n’échappe. Où on évalue ce qui fait le bonheur des autres : « la couleur verte d’une prairie », « juste gagner des points », « faire le tour du monde »… Pour les bonheurs hors nomenclature, un simple rappel : « Désolé, Monsieur. Nous n’avons pas le moyen de répondre à ce type de requête ». La mécanique bien rôdée s’enraye évidemment grâce à Saïda, entrée par curiosité et qui demande : « Vous êtes sûrs qu’on n’est pas dans une prison, ici ? »

En neuf tableaux, Driss Ksikes ironise sur l’écrasante injonction au bonheur et au bien-être, qu’il associe ici aux pires dispositifs de surveillance de masse et aux dérives de la marchandisation à tout va. Ici, l’individu est scruté jusqu’au fin fond de sa vie intime, de ses aspirations secrètes. Il est disséqué en formules et sommé de se conformer aux propositions standards qui promettent l’épanouissement. Le dramaturge insiste sur le caractère maniaque des exercices d’assouplissement, de relaxation, de méditation qui rythment la pièce, sur l’absurdité des grilles de classement, dessinant une stupide et terrifiante bureaucratie du bonheur.

Cette pièce, écrite juste avant le confinement de 2020, se lit à la lumière de tout ce que la pandémie nous a fait vivre de prolifération d’offres de bien-être et de recettes toutes faites, qui toutes n’ont aucune capacité à répondre à l’interrogation fondamentale, à la fois philosophique et politique, que pose Driss Ksikes : qu’est-ce qui nous lie pour constituer une société épanouie ?

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

L’Agence Nationale du Bonheur
Driss Ksikes
Presses universitaires de Bordeaux, 102 p., 180 DH

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