Le dernier combat de Mustapha Brahma

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Dans sa vie comme lors de ses funérailles, Mustapha Brahma, le militant marxiste-léniniste marocain mène toujours des combats. Récit d’une journée d’adieu et de luttes.

C’est sur les terres de ses ancêtres, Ouled Hriz et précisément à Ouled Saleh que Mustapha Brahma a choisi d’être enterré le 14 octobre 2025. L’ingénieur, militant et dirigeant politique a fait ses adieux à ses camarades, amis et sa famille sur ses terres agricoles. Des militant-e-s venus de plusieurs régions du Maroc pour saluer l’homme qui fait figure de proue d’une opposition dure au Makhzen. 

Parmi les siens, Ouled Hriz et les communistes 

La dépouille du « Camarade » et du « Leader » est transportée dans un véhicule drapé du drapeau palestinien et de photos du défunt.

Il est midi un long convoi de voitures trace son chemin depuis la petite ville de Deroua vers le cimetière d’Ouled Saleh, dans le douar éponyme. Au-devant du cortège funéraire, la dépouille du « Camarade et Leader » est transportée dans un véhicule recouvert du drapeau palestinien et de photos du défunt. Le leader charismatique de la gauche marxiste-léniniste marocaine post Années de plomb a drainé du monde à son village natal. C’était son dernier pari, sa dernière lutte. Un enterrement parmi les siens entourés de ses camarades et am-i-e-s. Depuis Rabat et d’autres villes, nous croisons d’anciens Ila Al Amam, des dirigeants de la Voie démocratique, de l’AMDH, des islamistes d’Al Adl Wa Ihassane et un large patchwork de la militance de gauche. 

Amine : « Il a passé un an et puis neuf  autres années supplémentaires de prison en raison de ses idées et engagements communistes. Il est sorti de prison la tête haute ». 

Les anciens membres d’Ila Al Amam et les dirigeants de la Voie démocratique travailliste (VDT) étaient  en première ligne de cet enterrement. Abdelhamid Amine, membre fondateur du mouvement marxiste-léniniste marocain se rappelle du jeune Brahma : « Mustapha fait partie de la jeune génération qui nous rejoint à Ila Al Amam dans la moitié des années 70. Il a passé un an et puis neuf autres années  de prison en raison de ses idées et engagements communistes. Il est sorti de prison la tête haute », se rappelle-t-il. 

Le politique s’affronte avec l’intime 

Amine : « Notre adieu aujourd’hui à un portait immense du mouvement révolutionnaire marocain ».

Dès sa sortie de prison en 1994, « il rejoint le mouvement communiste et marxiste marocain une nouvelle fois pour poursuivre son combat. Notre adieu aujourd’hui à une icône du mouvement révolutionnaire marocain ». Ses camarades reconnaissent en lui ses qualités de sacrifices et de combativité ainsi que la capacité à rassembler.  

« Il fut très respecté auprès de tous les courants, bien que certains puissent juger que ses positions soient prétendument radicales. La présence de courants politiques et sociétaux très différents est un signe du respect  dont il jouissait au sein de la sphère politique au Maroc. Nous avons fait un adieu au corps de Brahma, mais les idées de Mustapha resteront parmi nous pour toujours ». 

A la fin de l’enterrement, la parole est donnée au SG du parti VDT, dont il est membre du Comité central, une partie de la famille et ses camarades refusent. Brahma était en rupture de ban avec le parti depuis quelques années en raison de différentes orientations politiques. Le politique et l’intime se confrontent. Les militants du VDT prennent le dessus à coup de cris. Les marxistes-lénisistes forcent le destin et les choses, contre le gré d’une partie de la famille qui avait demandé de ne pas lire de discours politiques. Amine nous dira « qu’il n’a pas compris les protestations d’une partie de la famille et de ses amis car Brahma demeure un membre de notre parti ». 

« Un rassembleur, une boussole »

Wankhari : « Brahma était un homme de dialogue. Il n’était pas enfermé dans un courant politique »

Même son de cloche du mouvement islamiste Al Adl Wal Ihssane, allié du parti VDT. Boukber Wankhari, jeune dirigeant de la mouvance islamiste : « Musptapha Brahma était un homme de dialogue. Il n’était pas enfermé dans un courant politique. Il faisait beaucoup pour  le rapprochement des courants malgré les différences pour la démocratie et pour un Maroc des libertés et de l’Etat de droit. Il a été toujours fidèle à ses principes », salue l’acteur politique islamiste. 

Pour la jeunesse de ce parti, « Brahma était une icône ». Zohra Quobih, membre dirigeante de l’AMDH : « J’ai connu Mustapha alors que j’étais étudiante à Rabat dans les années 90. C’était la phase constitutive du VD. Puis je l’ai côtoyé de près lors de la constitution du secteur féministe du VD. Il a été un grand soutien à notre organisation. Brahma était un symbole de la lutte et de la résistance et du sacrifice ». 

Maymoun : « Brahma était un modèle pour la jeunesse marocaine. Il donne l’exemple par les sacrifices qu’il a consenti

Pour Achraf  Maymoun, également membre dirigeant de l’AMDH et membre du parti VDT : « Brahma était un modèle pour la jeunesse marocaine. Il donne l’exemple par les sacrifices qu’il a consenti dans sa jeunesse pour un Maroc de liberté, de dignité et de justice sociale et pour un Maroc avec une horizon socialiste ». 

Et d’ajouter : « Le camarade Brahma, était un formateur, une boussole de la jeunesse au sein du VDO. La perte de Brahma vient faire  suite à trois pertes d’autres camarades au sein du parti. Des militants qui ont sacrifié leur sang pour frayer un chemin pour la liberté ». 

Le jeune militant de l’AMDH Tétouan promet à son défunt Camarade Brahma : « Je  suis triste certes mais je promets à mon Camarade Brahma de poursuivre le chemin pour un Maroc dont l’espoir aspire  de toutes ses forces   à la liberté, à la dignité à la justice sociale et à l’égalité effective ». 

Pour rappel, Mustapha Brahma (1955-2025) est né en 1955 près de Berrechid, Brahma était ingénieur de formation, diplômé de l’École Mohammadia des Ingénieurs. Très tôt engagé dans les mouvements de gauche clandestins au Maroc, il rejoint le mouvement marxiste-léniniste Ila Al Amam dans les années 1970.  En 1985, il est condamné à vingt ans de prison pour « complot contre le régime », mais bénéficie d’une grâce royale et est libéré en 1994.  Après sa sortie de prison, il participe à la création du Parti Annahj Addimocrati (la Voie Démocratique), qu’il dirigera comme secrétaire général de 2012 à 2022. En plus d’être un haut cadre dans l’urbanisme l’aménagement du territoire au niveau du même ministère, il est titulaire d’une thèse de doctorat en urbanisme qu’il avait soutenu récemment. 


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