Militer dans la joie

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Pour les militants canadiens carla bergman et Nick Montgomery, l’engagement n’a de sens que concret et dans un ancrage de solidarités.

« Si nos luttes ne nous libèrent pas, ne nous donnent pas le pouvoir individuel et collectif qui nous est retiré chaque jour dans ce système, comment peuvent-elles prétendre à le changer ? », s’interroge en préface Juliette Rousseau, traductrice et elle-même militante très intéressée par les pratiques militantes. Le livre, paru en 2017 en anglais, lui a fait l’effet d’une « bouffée d’air frais » dans sa façon de prendre une distance avec un certain « radicalisme rigide » de mouvements de lutte contre un système destructeur. carla bergman, l’initiatrice du projet Emma Talks (discours live et digital de femmes, personnes trans et non binaires, intellectuelles) et Nick Montgomery, chercheur spécialiste des alternatives aux systèmes de pouvoir, sont partis des failles, des questions, des doutes, pour proposer moins une critique de cette attitude rigide et radicale, qu’une attitude autre. En s’appuyant sur les nombreux témoignages de militant.e.s féministes, anarchistes, antiracistes, de la décolonisation, de l’environnement, etc., ils proposent d’activer de nouvelles façons d’être. Ils empruntent à Spinoza sa réflexion sur la joie comme « capacité à faire plus et ressentir plus », aux courants anarchistes et antiautoritaires « l’importance des affinités plutôt que des idéologies ».

Des pratiques, plus que de la théorie

Au fil des chapitres, les auteurs analysent les résistances à diverses formes de violence, l’assujettissement, l’individualisme, la dépendance aux institutions, la compétitivité, l’idéologie, qu’impose un système fondé sur les hégémonies capitaliste, coloniale, blanche, patriarcale, qu’ils appellent « l’Empire ». En prenant des distances avec la résignation, mais aussi avec un optimisme ou un pessimisme qui font trop peu de place au doute, carla bergman et Nick Montgomery célèbrent le collectif, le lien tissé de solidarités et de confiance entre personnes autonomes et responsables. C’est de cette manière, expliquent-ils, qu’on peut cheminer « main dans la main ». Le sensible, la liberté, l’expérimentation et l’art se vivent en effet non pas en poursuivant « un but distant mais par la lutte dans une situation donnée », concrète. « L’amitié est la base de la liberté », écrivent-ils, et « je suis libre parce que je suis lié ». La confiance se construit au fil de la convivialité expérimentée. La force de ce livre qui ne manque pas d’exemples de luttes, tant les raisons de lutter sont nombreuses, c’est qu’il n’est jamais dogmatique ni manichéen dans sa façon d’esquisser une éthique, et qu’il fait largement place au doute et à l’ambivalence. Ainsi de la célébration de la commutation d’une peine de mort en perpétuité. Et c’est tout naturemellement que les auteurs ne proposent pas une conclusion définitive, mais un outro, à la manière d’un morceau de musique, pour dire leur gratitude à toutes celles et ceux qui luttent et les ont nourri de leurs idées et de leurs pratiques.

Et vous, vous lisez quoi ?

Légende : Willing de Gil Scott-Heron, à qui est dédiée à la postface signée Hari Alluri.

Kenza Sefrioui

Joie militante, construire des luttes en prise avec leurs mondes
carla bergman et Nick Montgomery, traduit de l’anglais (Canada) par Juliette Rousseau
Éditions du commun, 272 p., 16 € / 210 DH

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