Paris, capitale arabe?

Paris en lettres arabes Coline Houssais

La journaliste et chercheuse Coline Houssais retrace l’histoire complexe des auteurs arabes avec la France et sa capitale, depuis le VIIème siècle.

« La relation entre les écrivains et Paris est une histoire avant tout de représentation », précise dès l’introduction Coline Houssais, traductrice, chercheuse en histoire culturelle et fondatrice de l’agenda Ustaza à Paris. Et ces représentations, indissociables des relations internationales et notamment de la politique coloniale de la France, sont très anciennes : après son anthologie des Musiques du monde arabe en 100 artistes (Le mot et le reste, 2020), l’autrice, qui a indéniablement le sens de la synthèse, s’intéresse au monde des lettres et y fait une plongée d’une profondeur de treize siècles. C’est au VIIème siècle qu’elle en identifie les prémices, avant même que Paris ne soit Paris, dans les récits de voyage et les chroniques d’ambassades, dont celle de Haroun al-Rachid faisant porter à Charlemagne Abul-Abbas, son éléphant blanc.

Ambivalences

Coline Houssais

Ce que retrace Coline Houssais, avec son talent de conteuse, c’est l’histoire d’une présence-absence, d’une présence continue mais occultée, minorée, invisibilisée, malgré les modes (turqueries, égyptomanie…). Dès 1538, le Collège royal, ancêtre du Collège de France, institue une chaire de langues orientales, notamment arabe et syriaque, les échanges diplomatiques avec le monde arabe – dont une grande partie fait partie de l’empire ottoman – sont intense, et de nombreux émissaires, lettrés, collecteurs de manuscrits, traducteurs, religieux… séjournent en France. Mais « les lettrés levantins sont affectés à la tâche ingrate du traitement de la masse brute, pendant que les orientalistes français supervisent, analysent… et signent ». À partir du XVIIIème siècle, l’intérêt savant pour le monde arabe est supplanté par une approche purement politique et coloniale. Si une communauté se forme, notamment celle des « Mamelouks de la rue Saint-Honoré », près du Louvre, les cercles intellectuels ne les tolèrent que comme « figurants anonymes ». Face à cette marginalisations, certains n’hésitent pas à coconstruire « une image conforme à la vision dominante qui traduit au mieux un jeu de dupes de la part d’individus qui ne donnent à voir de leur région d’origine que ce que les plus puissant souhaitent, au pire non un rejet de soi, mais un rejet des “autres proches de soi”, pour des questions de classe ou de religion »… une attitude encore d’actualité face à laquelle l’autrice appelle à juste titre à un « sursaut de conscience ».

Si la première génération franco-arabe date de la fin du XVIIIème siècle, les intellectuels, journalistes et écrivains qui passent à Paris « gardent les yeux et le cœur résolument tournés vers le monde arabe ». Il s’agit en effet, de 1870 à 1962, de « préparer les indépendances dans la “gueule du loup colonial” » – avec une certaine distinction entre « “Paris”, symbole de la liberté, et “la France”, symbole de l’oppression » : « Centre névralgique de l’anti-impérialisme, Paris est également capitale des arts » et des avant-gardes du monde. Elle accueille ensuite, malgré son soutien aux régimes de ses anciennes colonies, les déçus des indépendances et les opposants, mais la relation intellectuelle demeure déséquilibrée, puisque les intellectuels arabes, « simples figurants » ou au mieux « figures mineures », sont instrumentalisés pour « le mythe d’une ville-monde, et révèlent par leur marginalité un universalisme qui n’en a que le nom ». Depuis 1962 à aujourd’hui, Coline Houssais relève l’ambivalence encore entre la ville où on se forme, où on atterrit en urgence en situation d’exil, et la déception des illusions perdues. Si elle souligne aussi l’émergence d’un multiculturalisme culturel, elle insiste sur le cantonnement des auteurs installés à Paris à leur identité d’origine.

Coline Houssais termine son voyage dans le temps au cimetière du Père-Lachaise, où reposent tant de militants, artistes, écrivains, et formule ce regret que « dans l’espace public, un univers entier n’existe que par la mort ». Un livre passionnant, très richement documenté, qui est une invitation à penser de nouveaux et véritables équilibres.

Pour aller plus loin, écoutez la présentation de Coline Houssais au CAREP le 23 septembre 2024 ici.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Paris en lettres arabes
Coline Houssais
Actes Sud, 256 p., 300 DH

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