Résonances sensibles

TempOralités Salima El Mandjra

Le dernier ouvrage de Salima S. El Mandjra est une réflexion-rêverie sur la transmission, par petites touches subtiles.

Le dernier ouvrage de Salima S. El Mandjra est une réflexion-rêverie sur la transmission, par petites touches subtiles.

Le jour où la narratrice glisse dans les escaliers et se blesse à la cheville, son petit-fils fait ses premiers pas. « Un pied levé pour un pied posé… Un premier dialogue de pas ? » Moins un début qu’un prolongement. « Les prémices d’un texte se dessinaient depuis plus d’un an, quand un cancer fut diagnostiqué à Khalti », cette tante nonagénaire adorée qui lui a transmis sa langue. Dans ce petit livre aussi fin et délicat que les précédents (Au creux du silence et Saisissements, 2020 ; L’espage d’un instant2021 ; MurMurer, 2024), Salima S. El Mandjra se lance dans une introspection intimiste et décrypte les signes venus du passé autant que du présent.

Retour et revenants

Salima S. El Mandjra

Chaque instant important de la vie – et surtout de la mort – donne lieu à un ébranlement intérieur qui rend attentif aux coïncidences, fâcheuses ou poétiques : au moment du départ au cimetière, une panne d’électricité ou un rayon de soleil à travers les nuages. Dans ce jeu de transmission, des langues, des émotions, des codes sociaux, Salima S. El Mandjra retient une matière dont elle joue pour faire jaillir sens et énigmes, réminiscences et questionnements.

Ce livre où il est question d’immobilité contrainte, par l’accident ou la disparition interroge l’inéluctable, tant la mort que ce qui a été longtemps éludé, tu, passé sous silence. Salima S. El Mandjra se fait enquêtrice de la trace, de l’empreinte, quasi hologrammatique, de ce qui reste quand il ne reste plus rien ou si peu, des murs vides de la grande demeure familiale où elle ne sait comme retourner. Le rêve et l’aléatoire sont autant de clefs pour s’approcher « au pied de l’inabordé ». On y lit de très belles pages sur le retour à la maison vendue, où « les odeurs, les sons, les textures, les goûts réanimaient son atmosphère ». Les réminiscences ne sont pas théoriques, elles passent par la médiation du corps, de la conscience et surtout de l’intuition : pas de réflexion rationnelle ici mais une quête des pourquoi, surtout les plus mystérieux : « De quelles possibles vérités les morts sont-ils détenteurs pour les vivants ? »

L’écriture accompagne ce mouvement introspectif par petites touches, par les blancs ménagés entre les sections de ce récit non linéaire, entre les paragraphes. Les pages sont aérés des doutes et des silences, des temps d’émotion aussi, couchés sur le papier comme des poèmes :
« Tu m’appelais lala benti : ma fille chérie
Un lala tendre et choisi.
Je t’appelais Lala : grand-mère
Un Lala convenu et non choisi
 ».

Il en ressort le portrait sensible de Khalti, cette dame raffinée et digne, assujetttie aux convenances de son temps, qui ne s’est « pas appartenue » tout en régnant sur sa maison.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

TempOralités
Salima S. El Mandjra
MEAN Éditions, 68 p., 180 DH

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