Sidi Ifni, entre sel et mémoire
Dans cette chronique d’un Sud en veille, l’auteur nous fait voyager et visiter la ville de Sidi Ifni, son histoire et sa mémoire. (Re)Découverte politique et historique.
| Par Ali Fnidou
Au fin fond du Sud marocain, là où l’Atlantique vient mourir sur les falaises oubliées, se dresse un petit hôtel à l’histoire plus grande que ses murs : *Suerte Loca*,« la chance folle ». Situé à Sidi Ifni, ancien poste colonial espagnol aujourd’hui bercé par le vent et la mémoire, ce lieu a été fondé par deux touristes espagnols tombés amoureux de cette ville lorsqu’elle n’était encore qu’un hameau perdu entre cactus et figuiers de barbarie.
On raconte, car au Sud, tout commence par une légende, qu’ils ont décidé, sur un coup de cœur ou un coup de folie, de bâtir un hôtel dans ce no man’s land. Ils savaient qu’il leur faudrait une chance folle pour voir naître leur rêve, et c’est ainsi que le nom fut trouvé.
Contre toute attente, ils l’ont eue. Leur projet a pris racine, et aujourd’hui encore, *Suerte Loca* tient debout. Il est désormais géré par la fille de leur ancien adjoint local, un homme du cru, un homme du Sud. L’hôtel, comme suspendu entre ciel et mer, résiste. Il observe le monde changer, lentement, autour de lui.
Des espions ? Peut-être. Des bohèmes en quête d’un ailleurs ? Sans doute. Tout dépend de votre seuil de poésie.
Mais cette histoire, à la différence de tant d’autres qui finissent en ruines ou en oubli, pousse à l’espoir. L’espoir que le Sud puisse un jour émerger, se libérer du joug de la corruption qui le gangrène, que les politiciens cessent de se remplir les poches au détriment de ceux qui les élisent et les attendent.
À la tombée de la nuit, quand les lampadaires s’éteignent un à un et que la ville se vide de ses rires, je reste éveillé, le regard perdu vers les montagnes. Mon esprit, lui, refuse de dormir.
Je pense à Claude Nougaro chantant *Bidonville*, et je vois ici les nôtres, dans ce Sud que l’on a trop longtemps méprisé. Bidonville de l’espoir, de l’attente, de l’oubli. Bidonville de rêves sans béton.
Quand les Amazighs ont commencé à se moderniser, poussés par la peur ancestrale de la mer peut-être, ils ont bâti leurs maisons en hauteur, dans les flancs de la montagne. En dessous, une seule lumière perce la nuit : une demeure d’État offerte à un gardien qui veille sur un panneau électrique perché là, au milieu des pierres. Je l’appelle «L’agent du vide”. Il ne garde pas seulement les installations. Il veille sur le Sud tout entier.
Lui aussi reste éveillé.
Et moi, de ma chambre à , je lui fais signe dans la nuit noire. Comme un vœu silencieux, que ce Sud s’éveille un jour , fort, digne, et enfin libre.
En visitant cette ville, je me baigne souvent près du vieux port. À cet endroit précis où l’eau semble connaître tous les secrets des siècles passés. Là encore, une autre légende s’accroche aux vagues, comme le sel aux rochers.
On raconte que les Espagnols, redoutant l’ensablement des côtes et les pierres traîtresses du rivage, avaient refusé de construire un port comme on le ferait ailleurs, de façon classique. Leur peur les a poussés à inventer. À imaginer un système fou, ingénieux, presque irréel : un téléphérique qui s’engouffrait dans la mer elle-même. Là, au fond des eaux, un petit bâtiment servait de quai immergé. Les navires y jetaient l’ancre.
La marchandise, elle, était transportée à terre par des engins amphibies, mi-bateaux, mi-camions. Les marins, quant à eux, s’élevaient vers la montagne dans de petites cabines de fer, suspendus dans les airs comme des funambules de l’histoire.
Je garde en mémoire une vidéo ancienne, brumeuse, où l’on voit le général Franco lui-même emprunter ce téléphérique, comme un roi passager dans une ville qu’il ne comprend pas.
Et c’est là que naît en moi une question plus vaste. Une question d’identité. Que faire de cet héritage colonial ?
On dit que cette étrange installation a été détruite peu après l’indépendance. Brûlée, comme un symbole que l’on voulait effacer à tout prix.
Le rejeter dans un élan de colère, comme on rejette une offense trop longtemps endurée ?
Et c’est là que naît en moi une question plus vaste. Une question d’identité. Que faire de cet héritage colonial ? Le rejeter dans un élan de colère, comme on rejette une offense trop longtemps endurée ? Ou bien le porter avec une fierté maladroite, au risque d’oublier ses propres racines dans les reflets du passé ?
Bien sûr, aucune de ces deux extrémités ne saurait guérir quoi que ce soit. La rage n’éclaire pas. L’oubli non plus. Ce qu’il nous faut, peut-être, c’est un troisième chemin. Une réconciliation. Pas une réconciliation offerte à la hâte sur l’autel du pardon politique, mais une réconciliation lente, lucide, douloureuse parfois. Celle qui ne peut naître qu’après une vraie indépendance, politique, mais surtout intérieure.
Ou bien le porter avec une fierté maladroite, au risque d’oublier ses propres racines dans les reflets du passé ?
Mais ça, c’est encore un autre sujet.
Car au fond, il faut bien l’admettre : ce passé, aussi rugueux soit-il, fait partie de la ville. Il s’est incrusté dans les murs, dans les habitudes, dans les silences aussi. Le téléphérique disparu, les entrepôts abandonnés, les maisons aux volets bleus qui semblent attendre quelqu’un depuis soixante ans… Tout cela ne s’efface pas d’un trait de plume ou d’un décret d’État. Et il ne le faut pas.
Chaque matin, je prends mon café au centre-ville, face au Cinéma Avenida. Le bâtiment, figé dans une élégance surannée, reste clos, mais il parle. Sa façade art déco aux courbes pâlies par le sel et le soleil rappelle un autre temps, celui de l’administration espagnole. Construit en 1936, inauguré dans les années 1950, il projetait des films dans une ville où l’on parlait autant le castillan que l’arabe, dans un monde en équilibre instable. Après la rétrocession de Sidi Ifni en 1969, le cinéma a survécu encore quelques années, puis s’est tu. Aujourd’hui, il n’ouvre qu’à de rares occasions, pour un concert, une installation, une bribe de mémoire. Mais même fermé, il garde une présence : celle d’un témoin muet d’une histoire que l’on hésite encore à affronter.
Se réconcilier avec l’héritage colonial ne veut pas dire l’absoudre. Ni effacer les crimes, ni blanchir l’histoire.
Se réconcilier avec l’héritage colonial ne veut pas dire l’absoudre. Ni effacer les crimes, ni blanchir l’histoire. Oui, la colonisation est un crime. Un vol organisé de terres, de corps, de temps. Elle a blessé des peuples dans leur chair et dans leur dignité. Ce qui s’est passé ici, à Sidi Ifni comme ailleurs, ce sont des blessures profondes. Il ne faut pas les recouvrir de sable. Ce serait trahir ceux qui ont résisté, ceux qui ont souffert, ceux qui sont morts. Oublier serait une seconde mort.
Mais faire mémoire, c’est aussi reconnaître que ce passé, même imposé, a laissé des traces multiples, et parfois ambivalentes. La langue, les formes, certains savoir-faire, certaines architectures. Ce cinéma, ce téléphérique disparu, ces écoles, ces places : autant de fragments d’un récit plus vaste, plus douloureux aussi.
Paul Ricoeur ecrivait : « L’identité n’est pas ce que l’on possède, mais ce que l’on raconte. » Et ce récit ne peut être unilatéral. Il doit contenir la douleur, mais aussi les nuances. La souffrance, mais aussi ce qui, malgré elle, a fleuri.
Il ne s’agit pas de dire merci. Il s’agit de comprendre. De digérer l’Histoire sans la renier. Car toute ville est un palimpseste. Sous les rues, les noms, les murs repeints, il y a d’autres couches. L’histoire coloniale est une de ces couches. La rejeter totalement, c’est amputer notre mémoire, et donc notre avenir.
Albert Camus, lui qui portait en lui l’ambiguïté d’être à la fois enfant de la colonie et penseur de la justice, écrivait : « Je me révolte, donc nous sommes. » Et cette révolte, aujourd’hui, c’est celle d’exister pleinement, en embrassant toute la complexité de ce que nous sommes. Ni nostalgie coloniale, ni haine aveugle. Une lucidité active. Une mémoire éveillée.
Et puis, la culture elle-même, la musique, les mots, les gestes, les recettes, s’est enrichie dans ce frottement, dans cette tension. Refuser cela, ce serait croire que l’identité est pure, figée, sacrée. Alors qu’elle est fluide, poreuse, vivante. Comme l’a montré Édouard Glissant, « L’identité n’est pas une racine unique, mais un rhizome, une relation. » Le Sud aussi est tissé de ces relations, parfois douloureuses, parfois fécondes.
Alors non, il ne faut pas oublier. Il ne faut pas effacer. Il faut raconter. Encore et encore. Pour que les pierres parlent, pour que les enfants sachent, pour que les blessures deviennent des cicatrices visibles, mais closes.
La réconciliation n’est pas un pardon naïf. C’est un acte de souveraineté intérieure. Un choix : celui de regarder l’Histoire dans les yeux, et de dire « Tu es à moi. Même si tu m’as brisé, tu m’appartiens. »
Et peut-être, au bout du chemin, un jour, faire de cette douleur une force. Faire que nos mémoires, même blessées, deviennent la terre où pousseront des lendemains plus justes. C’est cela, peut-être, être vraiment libre.
Je quitte cette ville l’esprit chargé de pensées, mais pourtant plein d’espérance.
Une espérance née en connaissance de cause, après avoir rencontré les gens de ce village, les anciens au regard profond, et surtout les jeunes, ces porteurs de demain.
Je te remercie, Sidi Ifni. Merci à ceux qui ont résisté, à ceux qui ont gardé vivante la mémoire dans les plis du silence.
Merci surtout à ta jeunesse, libre, lucide, indocile parfois, mais debout.
C’est en elle que j’ai vu le Sud s’éveiller.
Non pas dans un fracas, mais dans une lente et digne renaissance.
Un futur meilleur, j’en suis sûr, se dessine déjà dans leurs gestes, leurs voix, leurs rêves.
Et c’est là, dans cette conviction tranquille, que je dépose mes mots.