« Le monde rural connaît un changement structurel à multiples facettes »

Entretien avec Larbi Zagdouni, agroéconomiste
Larbi Zagdouni dresse le cadre général qui explique le phénomène de la destruction de larges surfaces arboricoles au Maroc. Pour le professeur, il faut remonter au projet Millenium Challenge et ensuite au Plan Maroc Vert pour comprendre ce changement structurel dans l’agriculture au Maroc.
- Les politiques publiques ont-elles une responsabilité quelconque dans le phénomène de l’arrachage des arbres, y compris l’olivier ?
Avant le lancement du Plan Maroc Vert (PMV) en 2008, le programme Millenium Challenge, financé par les États-Unis, a abouti au développement de la superficie globale, couverte non seulement par l’olivier, mais également par les autres espèces arboricoles comme l’amandier ou le figuier. Ce programme a ciblé les zones marginalisées avec comme argument principal de lutter contre la pauvreté dans des régions exposées à l’érosion. Le PMV a entériné cette démarche et a étendu l’arboriculture tous azimuts. Ceci dit, ces programmes n’ont pas pris en compte un facteur déterminant : l’amenuisement des ressources en eau. Le résultat est que les surfaces plantées se sont réellement développées, mais elles ont connu un déclin à cause de la sécheresse par la suite. L’exemple des agrumes est édifiant à ce propos. La surface totale est passée de 80 000 hectares à 120 000 hectares en quelques années, mais les agriculteurs ont été contraints d’arracher les arbres sur environ 40 000 hectares.
- Est-ce qu’il y a des éléments techniques relatifs au développement des surfaces arboricoles plantées que vous pointez du doigt ?
Il y a un autre élément crucial. Le PMV a fortement haussé la densité des plantations arboricoles dans plusieurs régions. Traditionnellement, ce n’était pas le cas au Maroc. Et c’est ce qui a contribué à drainer les nappes. La dernière sécheresse a exposé quelque part ce constat concourant à l’anéantissement de larges plantations d’olivier, d’amandier et même de palmier dattier. L’arrachage des oliviers dans ce cas n’est qu’une conséquence, car les agriculteurs n’ont pas une alternative. Ceci dit, c’est un phénomène qui ne se limite pas à l’olivier. Regardez ce qui s’est passé au Moyen-Atlas où on a creusé des puits dans l’amont des sources, ce qui a abouti à l’épuisement de ces dernières. C’est le même phénomène qui a contribué à anéantir les palmeraies traditionnelles à Tafilalet dans le cadre du PMV, après la mise en place du projet de palmiers dattiers de Meski-Boudnib.
- Les précipitations de cette année changeront-elles la donne ?
Il ne faut pas trop s’emballer. On sera toujours dans une situation critique de stress hydrique et les températures vont continuer à augmenter comme l’ont prouvé les scientifiques. Il faut rappeler aussi que la solution avancée du dessalement ne permettra de combler que la moitié des besoins en eau potable de la population, et ce à partir de 2030, et non pas aujourd’hui, à condition que les projets menés soient finalisés avant cette échéance. Ceci étant dit, il y a un autre problème général que nos campagnes connaissent actuellement, à savoir celui de la raréfaction de la main-d’œuvre. Le lancement de plusieurs chantiers dans les villes, l’émigration et un certain dégoût du métier d’agriculteur, contraignant et mal rémunéré, constituent des facettes multiples d’un changement structurel dans le monde rural.