El Hajeb : sous la poussière des carrières, un scandale à ciel ouvert

Santé des riverains, routes dégradées, terres agricoles couvertes de poussière : à El Hajeb, l’exploitation des carrières pèse sur le quotidien de milliers d’habitants. Enquête sur un scandale environnemental, sanitaire et financier.
| Par Naima Cherii
El Hajeb, 21 septembre 2026. Sous un soleil de plomb, la ville semble d’abord figée par une chaleur écrasante. Pourtant, l’atmosphère y est électrique. À quarante-huit heures du scrutin, les rues s’agitent au rythme frénétique des derniers meetings et du tractage militant. Mais loin des promesses électorales et de la ferveur des estrades, la réalité du terrain dresse un constat bien plus sombre.
Avec plus de 267 000 habitants recensés en 2024, la province d’El Hajeb affiche sur le papier toutes les caractéristiques d’un moteur économique régional. Véritable poumon maraîcher de la région Fès-Meknès, la zone s’enorgueillit de ses terres exceptionnellement fertiles. À elle seule, la province concentre près de 61 % de la superficie régionale dédiée à la culture de l’oignon, fierté locale célébrée chaque année lors de son festival.
Derrière cette vitrine d’abondance se cache toutefois une surexploitation méthodique et alarmante des ressources naturelles au profit d’intérêts privés. En effet, El Hajeb est particulièrement réputée pour ses ressources géologiques, notamment l’extraction de pierres de construction et de matériaux ornementaux. Gravette, sable, travertin, marbre ou calcaire industriel : sous le sol de la province s’étend un véritable réservoir qui alimente les chantiers des grandes métropoles marocaines.
Une immersion dans les données sectorielles montre que la région Meknès-Tafilalet (avant le redécoupage de 2015) centralisait 15 % du parc national d’extraction, la province d’El Hajeb en abrite elle-même plus d’un dixième.
Au centre de toutes les convoitises, les gisements très prisés du secteur Adaroche/Iquaddar, au cœur des communes d’Aït Bourzouine et d’Iquaddar, subissent une pression industrielle sans précédent
Le contraste est saisissant : alors que le sol d’El Hajeb enrichit des investisseurs et approvisionne les grands chantiers du pays, la population locale subit la réalité brutale d’une zone déshéritée.
Le contraste est saisissant : alors que le sol d’El Hajeb enrichit des investisseurs et approvisionne les grands chantiers du pays, la population locale subit la réalité brutale d’une zone déshéritée. Le chômage y frappe près de 20 % de la population active, dépassant largement la moyenne nationale (13 %). L’exclusion touche de plein fouet les femmes, dont le taux de chômage atteint 31,6 % (contre 16 % chez les hommes), les cantonnant en grande majorité au travail familial non rémunéré en milieu rural.
À Ait Bourzouine, illusion de calme, exode rural et poussières !
Au sein de la commune rurale d’Ait Bourzouine, cette exclusion provoque une crise sociale. Elle pousse notamment les habitants à l’exode rural et à l’abandon de leurs terres, qui finissent souvent par être rachetées par des spéculateurs profitant de la précarité locale. Pourtant, cette commune est considérée comme une collectivité riche en ressources et ses nombreuses carrières. Le territoire de cette commune abrite à lui seul sept carrières.
En ce mois de septembre, une clarté solaire enveloppe les villages qui bordent les zones de carrières. Vue de loin, la commune d’Aït Bourezouine, forte de ses 7 906 habitants, donne l’impression de mener une existence paisible, rythmée par un calme immuable.
Sur la place centrale des villages, pas un bruit ne se fait entendre ; on n’y trouve aucun commerce, ni la moindre animation. Mais ce calme apparent est une illusion. Cet environnement paisible se trouve violemment perturbé par la présence de la carrière d’Adarouch s’étendant sur une superficie de 10 hectares.
Ce 21 septembre 2021, aux alentours de 14h30, nous nous dirigeons vers cette carrière en empruntant la route qui relie M’rirt à Khénifra. L’incursion révèle une autre réalité environnementale : juste derrière la carrière se trouve une décharge. On y déverse les déchets en provenance d’autres communes, une accumulation d’immondices qui vient s’ajouter directement aux maux subis au quotidien par les riverains.
Au moment où nous arrivons aux abords immédiats de la carrière, le ballet des camions bat son plein. Nous croisons un flux continu de poids-lourds transportant les matériaux extrait du site dans un fracas constant.
« Ici, la poussière se déposent partout. Le site génère en permanence de la poussière, un bruit assourdissant et une pollution généralisée ».
Visuellement, le spectacle est saisissant. L’ensemble du site d’extraction est plongé dans un épais brouillard de particules. « Ici, la poussière se déposent partout. Le site génère en permanence de la poussière, un bruit assourdissant et une pollution généralisée », déplore Mohamed, un habitant de la commune.
Mais derrière les volumes déclarés, les acteurs locaux dénoncent une exploitation sous-estimée aux dures conséquences écologiques.
À 25 kilomètres d’El Hajeb, l’extraction industrielle bat son plein depuis plus de trente ans. Mais derrière les volumes déclarés, les acteurs locaux dénoncent une exploitation sous-estimée aux dures conséquences écologiques.
Depuis le début des années 1990, le gisement d’Adaroche fonctionne à plein régime, approvisionnant en matériaux de construction plusieurs grands centres urbains du pays.
Des chiffres officiels vivement contestés sur place : plusieurs acteurs locaux et témoins du secteur avancent des estimations bien supérieures à ces déclarations institutionnelles.
Pourtant, le tableau dressé par l’administration interroge. Selon les données officielles du ministère de l’Équipement, le site extrairait annuellement plus de 50.000 m³ de tout-venant, soit environ 100.000 tonnes de matériaux. Des chiffres officiels vivement contestés sur place : plusieurs acteurs locaux et témoins du secteur avancent des estimations bien supérieures à ces déclarations institutionnelles.
Carrières d’Iquaddar : Le calvaire à ciel ouvert du douar Miqyal
L’asphyxie ne se limite pas à Aït Bourzouine. À quelques kilomètres de là, dans la commune voisine d’Iquaddar, le même scénario de désolation environnementale se joue à ciel ouvert.
Lundi 21 septembre 2026. Sous une chaleur écrasante de près de 39°C, nous avons pris la route d’Akouray en direction de la commune rurale d’Iquaddar. Ce territoire abrite six carrières en exploitation, dont celle d’Iquaddar Sidi Omar.
Dès notre arrivée, le décor frappe par sa violence : une activité industrielle frénétique noyée sous une épaisse nappe de poussière stagnante qui recouvre chaque mètre carré de la zone d’extraction. Sur place, les riverains subissent de plein fouet une dégradation environnementale et sanitaire majeure.
Aux abords immédiats du site, les logements précaires du douar Miqyal offrent un paysage de désolation. Pour les habitants, la vie quotidienne s’est transformée en un calvaire perpétuel.
Face à la carrière, la frêle habitation de Fatima El Salhi subit les assauts quotidiens des engins de chantier : « Dès le démarrage des machines au petit matin, la poussière recouvre tout. Cela fait des années que nous vivons dans un air irrespirable », souffle-t-elle, avant de poursuivre, la voix marquée par l’exaspération :
« Ici, chaque respiration est un combat. Dès le matin, la poussière envahit nos logements de fortune. Poser une assiette sur la table, c’est condamner son repas. Cela fait vingt ans que ce calvaire dure sans le moindre changement. Mais le plus grave reste l’impact dévastateur sur notre santé, qui ne cesse de se détériorer. Nous suffoquons au quotidien », crie Fatima El Salhi.
À cette pollution atmosphérique critique s’ajoute une menace tout aussi pressante : la précarité hydrique. L’approvisionnement en eau potable des habitants riverains repose entièrement sur un unique puits situé à proximité immédiate du site d’extraction et partagé avec les opérations de la carrière.
Fatima El Salhi précise que depuis trois ans, les habitants ne disposent d’eau via une conduite dédiée que pendant une à deux heures par jour seulement. Une ressource drastiquement rationnée qui doit pourtant suffire à la fois à la consommation humaine et à l’abreuvoir du bétail.
Un ballet incessant de camions
Sur place, le trafic est ininterrompu : une dizaine de camions entrent à vide et ressortent chargés de tuf, de granulats concassés et de gravier. Lors de notre passage, 17 véhicules lourds étaient en cours de chargement sur le site.
Un chauffeur de camion ayant assuré ce jour-là le poste de 6h à 12h a accepté de témoigner sous couvert d’anonymat. Il révèle l’ampleur industrielle de l’exploitation :
« Originaire de la région, je côtoie ici des chauffeurs venus de tout le pays, notamment de Casablanca, Tanger et Nador. La carrière d’Iquaddar Sidi Omar est une plaque tournante majeure qui approvisionne plusieurs régions, voyant défiler un flux incessant de camions. Chaque jour, ce sont près de 2 000 mètres cubes de matériaux qui en sont extraits. Notre journée commence dès 6 heures du matin, une heure de pointe où s’alignent déjà au moins 40 camions. Aujourd’hui, j’ai personnellement enchaîné 10 rotations (allers-retours) depuis le site ».
Au total, selon les estimations de notre chauffeur, ce sont entre 200 à 300 camions qui transporteraient le calcaire moulu dans la carrière Iquaddar Sidi Omar où se situe le concasseur.
Les matériaux extraits sont acheminés vers les grands centres urbains et les chantiers de construction à travers le pays, notamment vers Casablanca, Marrakech, Fès, Meknès, Sidi Kacem et Tétouan. Si le transport s’effectue de 6h00 à 18h00, la production, elle, continue de nuit, confie notre chauffeur.
Établie en 1996 au kilomètre 25 de la route d’Adaroche-Iquaddar, la carrière d’Iquaddar Sidi Omar s’étend sur 6 hectares. Les chiffres officiels du ministère de l’Équipement font état d’une production annuelle dépassant 10.000 m³ de tout-venant, soit près de 20.000 tonnes de matériaux. Un bilan officiel qui ne convainc pas : sur place, les acteurs locaux évoquent des volumes bien supérieurs.
A suivre : Partie 2 : Exploitation de carrière : Le calvaire des habitants de Reggada…













