(En) découdre (avec) le monde

Le 2e roman de l’écrivaine camerounaise Osvalde Lewat, finaliste du prix Renaudot 2026, raconte la dislocation des certitudes à travers un touchant personnage en quête de guérison.
Le 2e roman de l’écrivaine camerounaise Osvalde Lewat, finaliste du prix Renaudot 2026, raconte la dislocation des certitudes à travers un touchant personnage en quête de guérison.
Deffo est un couturier talentueux installé à Paris, qui se paie le luxe de ne faire que des pièces uniques, taillées sur mesure. Seul hic dans cette vie qui correspond à sa conception du succès : une douleur à l’aine, qui entrave sérieusement son idylle avec Merveille. La médecine occidentale ne marche pas, va pour les cataplasmes fétides de Tantine Assimba, sa maîtresse-femme de tante pour qui « un homme sans descendance [est]une anomalie biologique ». Les cataplasmes ayant montré leurs limites, Deffo décide de rentrer au Zambuena, le pays (imaginaire) de ses parents et de se soumettre au rituel du bwiti. Mais l’initiation à la sagesse ancestrale ne donne pas la sagesse tout court. Son collègue chinois Liang, qui a eu l’imprudence de sourire sur sa (sacro-sainte) virilité, s’en retrouve le souffle coupé. Littéralement.
La faille et le doute
Dans son second roman, non moins truculent que le très beau Les Aquatiques (prix de l’Académie française du rayonnement de la langue et de la littérature française, Grand Prix panafricain de littérature et prix Kourouma), Osvalde Lewat poursuit l’exploration des failles dans la virilité, comme clef de lecture d’un monde économique, politique et philosophique dont celle-ci est la clef de voûte. Deffo, dans la première partie du livre, est plein de certitudes, mais les passages en italiques qui ponctuent cette étape, induisent que rien ici n’est à prendre pour acquis.
Son départ pour le Zambuena l’amène à vivre, en plus de la douleur, le déclassement : d’artisan-artiste pratiquant « la couture à dose homéopathique », il devient formateur dans une usine chinoise dont la politique vis-à-vis des ouvriers et ouvrières est tout sauf un humanisme. Il y trouvera pourtant des amitiés, de même qu’en étant initié au bwiti, il accèdera à un autre stade de lucidité : il ne vient pas soigner que « sa viande périssable » mais « son âme couverte de suie » et pour ce faire, le remède ne se limite pas à de la « phytothérapie » :il s’agit « d’entrer en dialogue avec l’éventail des possibles, d’accepter d’avancer sans garantie » pour s’ouvrir au libre-arbitre. Le chemin du doute n’est cependant pas univoque : « Confronté à l’irrationnel premium, je luttais pour ne pas porter de jugement et prendre mes jambes à mon cou » (pour retrouver un lit loin des moustiques et des fourmis rouges). Cela suppose de s’ouvrir aux langues qu’on ne connaît pas : la langue interdite par la colonisation puis, plus tard, le mandarin de la mère de Liang.
Plutôt qu’un nouvel apprentissage – l’autrice évoque un « roman de désapprentissage » – c’est un effilochage des certitudes. La métaphore de la couture ou plutôt de son processus de démontage traverse le livre : Deffo s’inquiète de sa capacité à « prendre le pli » du meurtre, réalise l’impasse de « la mâle mesure du monde », et qu’une vie ne pèse guère plus que des vêtements patiemment cousus qui partent en fumée. Sans parler de la justice… Un livre à la fois drôle et amer.
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
Un corps indocile
Osvalde Lewat
Philippe Rey/Jimsaan, 336 p., 270 DH











