À Médiouna, les enfants-chiffonniers retrouvent l’Ecole

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L’Institution nationale de solidarité avec les femmes en détresse (INSAF) a réussi à sortir 325 enfants de la mendicité et des conditions de travail indignes. Reportage avec ces enfants et des acteurs de la société civile qui redonnent espoir à l’enfance.

Nous sommes au Complexe sportif de Médiouna, cette salle omnisports publique est délabrée, avec un éclairage défaillant et des alentours abandonnés. Ici, c’est Casablanca périphérique, loin, bien loin du Casablanca « en mouvement ». L’association INSAF a fait le bon choix de tenir une belle cérémonie de restitution de son Programme de lutte contre le travail des enfants, dans ce lieu et dans cette localité adjacente de la métropole, mais oubliée du développement urbain et social. 

Le temps d’un après-midi, ce lieu  se transforme en un espace de vie, de joie et de jeux pour des centaines d’enfants et leurs parents. La symbolique du lieu compte. L’association d’utilité publique a fait le pari d’inviter ses partenaires institutionnels, pour venir partager un moment de joie avec les bénéficiaires du Programme de lutte contre le travail des enfants dans la région de Casablanca-Settat. Diplomates, chefs d’entreprises, directeurs d’administrations publiques et journalistes, feront  en cette occasion le déplacement vers la ville périphérique de Casablanca. A travers ce programme, les nouvelles formes de pauvreté urbaine sont mises à nu. INSAF a tenté, par ses moyens, et durant trois ans de remédier à ces fléaux qui touchent une partie de la jeune population et ce, à Médiouana, à Hay Hassani et Derb Ghellaf  au centre de Casablanca. 

De la Décharge au banc de l’école

Ikram* a neuf ans, elle a perdu son père quand elle avait quatre ans. Elle vit avec sa mère. Elle a dû sortir pour mendier. Elle raconte son expérience : « L’association m’a beaucoup aidé. J’ai retrouvé l’école, je lis et j’écris. INSAF nous soutient financièrement, je vis bien, grâce à l’aide de l’association », témoigne cet enfant, aujourd’hui épanouie.  Le programme a permis de retirer de la mendicité et des métiers de chiffonniers 325 enfants comme Ikram. 

« À Casablanca, nous avons choisi de démarrer ce programme avec 100 enfants qui travaillaient dans des conditions indignes. Nous avons eu des enfants entre 8 et 10 ans qui étaient des chiffonniers. Ils ont pu être réinsérés durablement dans le système scolaire », se réjouit Meriem Othmani, présidente d’INSAF. 

Ce programme s’inspire du succès du programme de lutte contre le travail domestique des jeunes filles dans la région d’Al Haouz. Un programme  similaire ayant permis de sauver 600 filles depuis 2005. A partir de cette expérience concluante, un programme pilote a vu le jour en 2022. 

« Nous ciblons en premier les enfants chiffonniers de la décharge de Médiouna ».

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« La réflexion a démarré à la suite du travail mené avec les fillettes dans les zones rurales. Nous nous sommes dit qu’il est nécessaire de travailler aussi avec les garçons. La zone de Médiouna a été sélectionnée en raison de critères de vulnérabilité socio-économique. Nous avons ciblé en premier les enfants chiffonniers de la décharge de Médiouna », explique Amina Khalid, secrétaire générale d’INSAF.

Ce nouveau programme visait à son démarrage cinq objectifs : 

  1. L’identification d’enfants en situation de travail ou en risque d’abandon scolaire » ; 
  2. Leur réintégration à l’école avec une mise à niveau scolaire intensive 
  3. Un soutien matériel et psychosocial continu
  4. Une aide financière de 300 DH par mois et par enfant, est remise aux parents durant plus de 10 ans, jusqu’à la fin du projet de vie des enfants ; 
  5. Un travail de fond avec les familles, pour les aider à obtenir les avantages que l’Etat leur apporte (AMO ou les aides sociales directes). 

Courage et dignité

Les enfants en vrais stars de cette journée entonnent à l’unisson, la voix assurée, ils scandent « Manbita Al A7rar ».

Retour au Complexe de Médiouna. La salle se remplit doucement. Les invités s’installent. Les enfants bénéficiaires sont déjà sur place dans les gradins avec leurs parents. L’après-midi démarre par une fausse note, le responsable du son ne trouve pas le fichier audio de l’hymne national. Les enfants en vrais stars de cette journée entonnent à l’unisson, la voix assurée, ils scandent « Manbita Al A7rar ». Le public à des frissons, l’émotion est à son comble et les enfants font leur show. 

« Nous nous sommes donnés pour mission de sauver tous les enfants qui travaillent, et les remettre à l’école ».

Le spectacle se poursuit par des représentations théâtrales où des enfants jouent leurs propres rôles de chiffonnier ou bien  leur vie dans la mendicité. Le public applaudit la performance artistique et le courage social des enfants. La mise en œuvre de ce programme n’était pas sans difficulté, comme le rappelle El Othmani, présidente d’INSAF : « Nous nous sommes donnés pour mission de sauver tous les enfants qui travaillent et de les remettre à l’école.  Sur le terrain, nous avons rencontré une première difficulté, celle de trouver des garçons et de motiver et impliquer les familles dans ce processus de réinsertion. Pour cette raison, nous avons opté pour la compensation de la perte de revenu, à travers le soutien financier mensuel de 300 DH par enfant », explique l’actrice associative.

Et Amina Khalid de compléter : « Nous avons effectué de nombreuses visites sur le terrain, ponctuées de séances d’écoute. Ces rencontres nous ont permis d’identifier un certain nombre d’obstacles qui entravaient la bonne marche du programme que nous souhaitions , mais grâce au concours des familles, nous avons pu les surmonter».L’action dans cet espace urbain périphérique a permis aussi de lever le  voile sur une pauvreté et une exclusion urbaine profonde  et silencieuse…

Retrouver sa citoyenneté

Dans les zones du projet à Mediouna, Lahraouiyne ou Tit Mellil se sont de nouvelles zones de pauvreté. Le taux de pauvreté multidimensionnelle est certes le même que le niveau national (6,4%) dans ces zones 5,6% pour Lahraouiyine ou 7,4% pour Médiouna, mais les privations sont importantes dans ces poches de pauvreté.  « Les phénomènes sociaux ne surgissent pas de nulle part. La pauvreté, l’analphabétisme, la précarité et l’injustice sociale sont autant de facteurs qui poussent de nombreuses familles à envoyer leurs enfants au travail, afin de tenter de faire face à des conditions de vie difficiles », observe Khalid, avec l’expertise du terrain de longue date. 

Le projet accompagne également les familles dans différentes démarches administratives. Un bon nombre étaient des sans-papiers dans leur propre pays.

Le projet a accompagné aussi les familles dans différentes démarches administratives. Un bon nombre étaient des sans-papiers, dans leur propre  pays. 

Les chiffres du projet le montrent. Les démarches menées par les équipes de INSAF ont permis de réaliser 123 opérations d’enregistrement à l’état civil pour les enfants, 60 cas de reconnaissance de filiation, 33 cas de conclusion de contrats de mariage pour des personnes vivant en couple sans détenir un contrat ; 6 cas d’établissement de la filiation ; assister 12 personnes à obtenir leur divorce judiciaire ;  lancer les démarches pour 25 demandes de pension alimentaire, déposer 31 plaintes pour violence, déposer 133 bénéficiaires d’aide sociale directe, assister à 119 familles aux inscriptions au registre AMO Solidarité, 7 cas déclarés à la sécurité sociale, après avoir contacté leurs employeurs. Ces chiffres en disent long sur les besoins en matière d’assistance sociale des personnes dans le besoin. 

Le programme a permis aussi des formations pour les familles et surtout les femmes. « Nous avons pu autonomiser financièrement certaines mères grâce à une formation professionnelle dans des domaines correspondant à leurs goûts et à leurs envies, tels que la couture, la cuisine et la coiffure, et leur avons remis des trousses d’outils adaptées à leur spécialité, afin qu’elles puissent créer des projets générateurs de revenus », détaille Amina Khalid. 

Ce projet s’est fait grâce à un soutien de l’Initiative nationale du développement humain (INDH), de l’Entraide nationale, du ministère de l’Inclusion économique et des donateurs privés. 

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