Au Maroc, les limites d’un antiracisme par le « haut »
Le discours royal appelant « à la fraternité » interafricaine a freiné des discours racistes apparus dans l’espace public marocain. Toutefois, cet antiracisme « par le haut » masque les tensions sans les résoudre durablement. Analyse.
« Le communiqué du Cabinet royal a porté un coup d’arrêt “par le haut” à une campagne raciste démarrée après la CAN 2025. »
Le propos souverain a pris à contre-pied les discours dominants sur l’espace numérique et médiatique marocain. « Une fois la passion retombée, la fraternité interafricaine reprendra naturellement le dessus, car cette réussite marocaine est aussi une réussite africaine », pouvait-on lire dans ce message où transparaît la fibre humaniste du Roi Mohammed VI et la centralité du continent dans sa vision diplomatique. Si ce discours n’est pas « antiraciste » au sens militant du terme, cet éloge de la « fraternité » s’est avérée salutaire.
Mais paradoxalement il met en évidence l’essoufflement des politiques publiques et le manque d’implication des acteurs politiques et institutionnels. Enfin, il alerte sur la fragilisation du tissu associatif et sur le risque d’une résurgence future des discours haineux.
Un discours royal à contre-courant
« L’appel royal du 22 janvier prend à contre-pied un climat mondial marqué par un fascisme migratoire décomplexé. »
Il ne s’agit pas de porter un regard complaisant sur une politique migratoire marocaine qui comporte ses limites (dépendance vis-à-vis de l’UE) et ses zones d’ombre (répression des populations vulnérables). Toutefois, cet appel à la sagesse détonne dans un climat mondial marqué par un « fascisme décomplexé » en Europe, aux États-Unis ou ailleurs. Tandis que la Tunisie s’enferme dans la rhétorique du « Grand remplacement » et que l’Algérie multiplie les expulsions massives dans le désert, l’appel du 22 janvier, inscrit dans la lignée du discours d’Abidjan (2014), s’avère nécessaire.
Le moment de vérité
« Les mêmes acteurs qui jouaient aux pyromanes se sont transformés en parangons de la “fraternité” après le message officiel. »
L’après-18 janvier 2026 a agi comme un révélateur. De nombreux acteurs ont abandonné leur retenue habituelle pour libérer des discours pétris de stéréotypes et de négrophobie. Ces mêmes acteurs, médias compris, ont opéré un virage à 180° sitôt le message royal publié, se muant soudainement en parangons de la « fraternité ».
« Le message venu d’en haut contribue, indirectement, à garder la haine tapie sans jamais la déconstruire réellement. »
Cette versatilité souligne un danger : le message venu d’en haut ne fait que refouler la haine dans l’ombre des groupuscules d’extrême droite au Maroc sans la déconstruire en profondeur. La société marocaine continue de se nourrir de ces tensions. Si les médias traditionnels font preuve d’une prudence relative, les réseaux sociaux demeurent le laboratoire d’un racisme viral que certains titres de presse n’hésitent plus à exploiter.
Des acteurs politiques « phagocytés »
La Stratégie Nationale d’Immigration et d’Asile (SNIA), politique pourtant pionnière, semble s’être enlisée après 2018. Ce délestage s’explique par l’incapacité du gouvernement et des partis à s’emparer du sujet, le laissant dans le domaine « réservé » de la souveraineté. Résultat : treize ans après les grandes annonces, les chantiers cruciaux, comme la lutte institutionnelle contre les discours de haine, restent en friche. Ni les régulateurs de l’audiovisuel, ni les instances de droits de l’homme n’ont produit de réponse à la hauteur de l’enjeu.
Un milieu militant en crise
« Il est fort à craindre qu’un discours venu du “haut” ne suffise plus face à la prochaine vague raciste. »
Cet antiracisme « par le haut » fragilise paradoxalement le secteur associatif. Entre instrumentalisation, attaques violentes sur le web et épuisement stratégique, les ONG luttant pour les droits des exilés sont à bout de souffle.
En résumé, si la sortie royale a servi de bouclier, ce rempart pourrait ne plus suffire. Le répit offert par le Cabinet royal est un compte à rebours : il nous donne le temps de préparer une réponse sociétale avant que la prochaine vague, sans doute plus violente, ne vienne frapper la digue.