Casablanca, ville-refuge aux portes closes
Dans les ruelles de Lissasfa, Bernoussi ou aux abords de l’université Hassan II, les voix des migrants originaires d’Afrique subsaharienne s’élèvent, discrètes mais persistantes, racontant une ville à la fois promesse d’avenir et piège d’exclusion. Malgré les discours officiels sur l’intégration, le Grand Casablanca reste une terre de contrastes où les espoirs se heurtent à…
L’étude « Les défis de l’intégration des migrants subsahariens au sein du Grand Casablanca » dresse ce constat : à Casablanca, l’intégration se heurte à la réalité du rejet, de l’isolement et du silence institutionnel. Derrière les façades d’une ville ouverte, les migrants survivent plus qu’ils ne s’intègrent.
Une métropole d’accueil… sur papier
Une récente étude universitaire, fondée sur 65 entretiens réalisés entre janvier et mars 2025, révèle les défaillances systémiques de l’intégration des migrants d’origine subsahariens dans cette ville-miroir du Maroc moderne.
Casablanca, capitale économique du Maroc, continue d’attirer les flux migratoires d’Afrique de l’Ouest. Étudiants, travailleuses domestiques, vendeurs de rue ou exilés en transit, les migrants subsahariens viennent y chercher une vie meilleure ou une escale avant l’Europe.. Venus du Mali, du Cameroun, du Burkina Faso ou du Sénégal, ils habitent aujourd’hui Casablanca, métropole vibrante et hostile à la fois. Une récente étude universitaire, fondée sur 65 entretiens réalisés entre janvier et mars 2025, révèle les défaillances systémiques de l’intégration des migrants originaires d’Afrique subsaharienne, dans cette ville-miroir du Maroc moderne.
À travers les dimensions de logement, de l’éducation, de la santé et du travail, l’étude démontre l’existence d’un système d’inclusion fragmentaire, souvent soutenu uniquement par les réseaux associatifs.
Logement : premières frontières de l’exclusion
L’étude montre que la première barrière à l’intégration des migrants subsahariens au Grand Casablanca se manifeste dans l’accès au logement.
L’étude montre que la première barrière à l’intégration des migrants subsahariens à l’intérieur du Grand Casablanca se manifeste dans l’accès au logement. « Dès leur arrivée, les migrants, souvent en situation régulière, se heurtent à un refus catégorique de la part de nombreux propriétaires ». Discriminations raciales, loyers prohibitifs, suspicion permanente : le logement devient rapidement un miroir des fractures sociales.
« J’ai dormi dans les rues d’El Qods avec des mendiants, car les loyers étaient exorbitants. », Maria, jeune migrante sénégalaise.
L’étude rapporte des cas de rejet communautaire, où les voisins, influencés par des stéréotypes raciaux, exigent le départ des migrants, sous prétexte qu’ils seraient « sales » ou «tapageurs».
En ce qui concerne les quartiers populaires comme Bernoussi ou Lissasfa, l’étude rapporte des cas de rejet communautaire, où les voisins, influencés par des stéréotypes raciaux, exigent le départ des migrants sous prétexte qu’ils seraient « sales » ou « bruyants ». Des récits qui illustrent « une hostilité qui ne se limite pas aux structures mais qui s’infiltre dans le tissu social quotidien ».
« Quand j’ai trouvé un logement à partager avec quatre autres migrants, tout allait bien…
Mais cela n’a duré que dix jours. Nos voisins se sont plaints aux propriétaires, nous accusant
d’être bruyants et sales… Wallah, ce n’était pas le cas. Nous rentrions le soir pour nous reposer après nos journées de travail. »
L’étude note autant, que l’absence de politique publique de logement adaptée aux migrants fragilise les trajectoires d’intégration, forçant certains à vivre en colocation dans des conditions insalubres incitation à basculer dans l’itinérance.
Éducation : entre espoir et inégalités
« Les migrants étudiants, souvent boursiers, trouvent à l’université un espace d’intégration relatif ».
En ce qui concerne l’éducation, l’étude distingue deux réalités parallèles. D’un côté, « les migrants étudiants, souvent boursiers, trouvent à l’université un espace d’intégration relatif ». De l’autre, « les personnes peu ou pas alphabétisées, restent à l’écart des circuits éducatifs, par conséquent loin du marché du travail formel ».
L’étude révèle que « l’université Hassan II joue un rôle d’amortisseur social, notamment pour les étudiants originaires d’Afrique de l’Ouest. Le français comme langue d’enseignement, permet une relative fluidité dans les échanges ».
« Il y a beaucoup d’étudiants subsahariens à l’université Hassan II, ce qui me fait me sentir chez moi. Rencontrer des étudiants marocains venus d’autres villes me réconforte, car je ne suis pas seul à chercher à m’adapter», étudiant sénégalais à Casablanca.
Mais ce tableau rassurant masque les lacunes dans l’alphabétisation et l’apprentissage de la darija pour les migrants non scolarisés. L’étude montre que les cours de langue offerts par les ONG sont limités, souvent courts, et peu adaptés aux besoins spécifiques des vendeurs ambulants, ou travailleurs précaires.
« Deux mois ne suffisent pas pour apprendre une langue. Nous devons d’abord maîtriser les mots courants sur le lieu de travail, comme les prix et les objets.Les autres aspects de la langue peuvent être appris plus tard, au contact des gens», Lina, sénégalaise.
Sans cette maîtrise linguistique, l’accès aux droits et aux services devient quasi impossible.
Sans cette maîtrise linguistique, l’accès aux droits et aux services devient quasi impossible. L’étude plaide donc pour « une politique de formation linguistique pérenne, ciblée et contextualisée ».
Se soigner quand on est sans papiers : la santé au compte-gouttes
L’accès à la santé constitue un autre pilier fondamental de l’intégration. L’étude souligne que « des progrès ont été réalisés grâce au Plan Stratégique National Santé et Immigration (PSNSI 2021-2025), mais que ces efforts restent insuffisants pour répondre aux besoins réels ».
L’étude indique que « les principaux freins à l’accès aux soins sont d’ordre administratif (absence de carte d’identité ou de passeport), ainsi que d’ordre culturel et linguistique’.
« Pour faire mes visites à Inzagane, il a fallu l’intervention de Caritas. [À l’hôpital] ils m’ont demandé la carte d’identité, puis mon passeport. Je leur répondis que je n’en avais pas. Ils m’ont refusé, sur ce je fais appel à Caritas. »
C., Camerounaise de 24 ans.
« Pour faire mes visites à Inzagane, il a fallu l’intervention de Caritas. [À l’hôpital] ils m’ont demandé la carte d’identité et mon passeport. Je leur ai dit que je n’en avais pas. Ils m’ont refusé et puis j’ai fait appel à Caritas. »,C., Camerounaise de 24 ans.
Les ONG, tels Médecins du Monde ou Caritas jouent un rôle vital, non seulement en assurant des soins d’urgence, mais aussi en accompagnant les migrants dans leurs démarches. L’étude montre que, pour beaucoup, le système de santé formel reste inaccessible sans ces intermédiaires.
« On se soigne seuls, avec les herbes. » – J., migrant camerounais.
L’étude insiste également sur « l’invisibilité des problématiques de santé mentale, en particulier pour les femmes ayant subi des violences sexuelles durant leur parcours migratoire. Sans prise en charge psychologique, l’intégration reste une abstraction ».
Travailler dans l’ombre : exclusion, informalité et solidarité de survie
Le dernier pilier étudié est l’intégration économique, que l’étude considère comme le plus défaillant. Les migrants subsahariens sont quasi systématiquement exclus du marché du travail formel, même avec un statut régularisé.
En ce qui concerne les étudiants, l’accès à des jobs d’appoint est presque impossible. Alia, étudiante ivoirienne, dénonce le racisme latent qui freine les opportunités professionnelles : « Même avec des papiers, la couleur de ma peau serait une entrave à mon intégration et me ferme donc toutes les portes d’une éventuelle réussite. »
Les femmes sont particulièrement vulnérables à l’exploitation.
L’étude montre que les femmes sont particulièrement vulnérables à l’exploitation, comme en témoigne Khadija, contrainte d’accepter un emploi domestique mal payé et non déclaré. Cette précarité économique, couplée à l’absence de protection juridique, favorise l’exploitation.
À l’opposé, « l’économie informelle offre malgré ses limites, des espaces d’intégration plus humains. Vendeuses sur les marchés, coiffeurs ou mécaniciens, certains migrants parviennent à créer des réseaux de solidarité locaux ».
« Les commerçants marocains sont gentils. Ils me laissent m’installer devant leurs boutiques gratuitement. Ils sont comme une famille pour moi. », Najiba, vendeuse à Lissasfa.
L’étude conclut que ces solidarités populaires compensent les lacunes de l’État, mais ne peuvent constituer à elles seules une politique d’intégration.
En s’appuyant sur les témoignages recueillis à Casablanca, l’étude « Les défis de l’intégration des migrants subsahariens au Grand Casablanca » démontre que l’intégration reste « un processus inégal, souvent empêché par des politiques publiques incomplètes et un tissu social encore traversé par les stéréotypes raciaux ».
Logement, santé, éducation, emploi : sur tous les plans, les obstacles s’accumulent. Et pourtant, dans les marges de la ville, des formes de résistance émergent. Des amitiés se nouent, des micro-réseaux se construisent, des liens interculturels se tissent.Casablanca n’intègre pas. Elle laisse faire. Et ce sont les migrants eux-mêmes qui, au prix d’efforts quotidiens, dessinent les contours d’une inclusion fragile.
« Sans une intégration complète dans ces domaines, il est difficile pour un migrant de
bénéficier d’une inclusion sociale et culturelle effective, dans son pays d’accueil. En effet,
l’intégration socioculturelle ne se limite pas à la satisfaction des besoins fondamentaux ; elle
suppose également une interaction avec la population locale. Or, les migrants subsahariens
Requièrent leur pleine intégrité dans leur pays d’accueil », conclut l’étude