« Darbat Sanigal » ou la fabrique d’une continuité coloniale et tensions actuelles
À la suite de la finale de la CAN 2025 entre le Maroc et le Sénégal, l’espace public marocain a été marqué par une recrudescence de commentaires, de publications et de prises de position ouvertement hostiles à l’égard des Sénégalais et, plus largement, des migrants subsahariens. Tribune
| Par Hassan Bentaleb, chercheur spécialiste des questions migratoires et d’asile
Cette vague de discours haineux n’a pas été confinée aux marges des réseaux sociaux : elle a également concerné certaines figures médiatiques présentées comme chevronnées, contribuant à légitimer et à diffuser des lectures problématiques des événements.
Parmi elles, Rachid Niny s’est illustré par un article intitulé « La Deuxième Darbat Sanigal », dans lequel il établit un parallèle entre les tensions survenues après le match et un épisode historique impliquant des tirailleurs sénégalais au Maroc durant la période coloniale. De son côté, Abderahim Arrir, dans un éditorial au ton polémique, interroge la durée pendant laquelle le Maroc serait appelé à « supporter les coûts » du contrôle de la migration irrégulière africaine vers l’Europe, en suggérant que le pays financerait de son propre budget la protection des frontières européennes afin d’empêcher le passage des migrants subsahariens vers l’Union européenne.
Ces prises de position, loin de relever de simples opinions individuelles, constituent des symptômes révélateurs de dérives discursives plus larges : instrumentalisation du passé colonial, simplification excessive des enjeux migratoires et déplacement du débat vers des registres identitaires et émotionnels. C’est à partir de ces éléments que s’inscrit l’analyse suivante, visant à déconstruire ces lectures et à replacer les tensions actuelles dans leurs contextes historiques, politiques et sociaux réels.
Une comparaison historiquement infondée et anachronique
Comparer des épisodes datant des années 1940, impliquant des tirailleurs sénégalais, aux tensions apparues après un match de football en 2025 pose un sérieux problème d’anachronisme.
Comparer des épisodes datant des années 1940, impliquant des tirailleurs sénégalais, aux tensions apparues après un match de football en 2025 pose un sérieux problème d’anachronisme. Les tirailleurs sénégalais étaient des forces coloniales intégrées à un appareil militaire étranger, opérant dans un contexte de domination coloniale. Les sociétés marocaines de l’époque évoluaient sous contrainte, dans des rapports de pouvoir profondément asymétriques. Les acteurs d’hier n’ont donc rien à voir, ni statutairement, ni politiquement, ni symboliquement, avec des migrants, des supporters ou des citoyens africains contemporains.
Les événements des années 1940 relèvent d’un ordre colonial et militaire, alors que les tensions observées après le match Maroc–Sénégal relèvent de dynamiques sociales actuelles, médiatiques et émotionnelles. Mettre ces situations sur le même plan revient à confondre violence coloniale et gestion militaire avec tensions sociales et symboliques contemporaines, deux registres qui ne sont ni comparables ni interchangeables
Ce type de parallèle suggère implicitement une continuité de comportement ou de « nature » entre des groupes séparés par des décennies et des contextes radicalement différents. Une telle lecture est historiquement infondée et intellectuellement dangereuse : elle essentialise des groupes africains, déplace la responsabilité des contextes sociaux vers des traits supposés, et contribue à naturaliser des tensions actuelles qui sont pourtant produites par des discours, des politiques et des rapports de pouvoir bien identifiables.
Comprendre le présent à partir de ses propres dynamiques
Les tensions apparues après le match ne peuvent être comprises qu’en analysant le climat social actuel : la circulation virale des discours sur les réseaux sociaux, les représentations racialisées héritées mais réactivées dans le présent, et les ambiguïtés des politiques migratoires contemporaines. Le football agit ici comme un catalyseur émotionnel, non comme une cause structurelle. Le problème est avant tout symbolique et discursif.
Instrumentaliser l’histoire coloniale pour expliquer ces tensions, en mobilisant des épisodes fragmentés et sortis de leur contexte, relève moins d’un travail de mémoire que d’une lecture simplificatrice du présent. Le passé colonial mérite mieux qu’une analogie rapide ; il exige de la contextualisation, surtout lorsqu’il est convoqué pour interpréter des tensions raciales actuelles. En ce sens, il ne s’agit pas d’histoire, mais bien d’un usage politique du passé.
La question migratoire et l’UE : remettre les faits au centre
Les affirmations selon lesquelles le Maroc supporterait seul le coût du contrôle des frontières européennes appellent à être nuancées.
Les affirmations selon lesquelles le Maroc supporterait seul le coût du contrôle des frontières européennes appellent à être nuancées. Depuis 2014, la coopération migratoire entre le Maroc et l’Union européenne s’est renforcée, notamment via le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique, qui a mobilisé près d’un milliard d’euros. Si le Maroc n’occupe pas une position aussi centrale que la Libye dans cette stratégie d’externalisation, il est progressivement devenu un partenaire clé, en particulier à partir de 2017.
Entre 2018 et 2020, la hausse des arrivées vers l’Espagne a accentué la logique sécuritaire : plus de 170 millions d’euros ont été consacrés au contrôle des frontières, tandis que les financements dédiés à la protection et à l’intégration des migrants sont restés marginaux. La pandémie (2020-2022) a brièvement mis en lumière la vulnérabilité des migrants, sans modifier durablement les priorités. Depuis 2023, le partenariat s’est consolidé dans le cadre du Nouveau
Pacte européen sur la migration et l’asile, mais demeure largement déséquilibré au profit de la surveillance, alimentant l’idée, répandue au Maroc, que l’UE « paie » le pays pour retenir les migrants. Cette perception occulte toutefois une réalité plus complexe, marquée par un partenariat asymétrique où le Maroc n’est ni simple exécutant ni pleinement souverain.
Pour une lecture responsable et non stigmatisante
Réduire ces enjeux à une opposition entre « coûts supportés par le Maroc » et « migrants africains » revient à déplacer le débat vers les plus vulnérables, tout en occultant les responsabilités politiques, institutionnelles et européennes. Une réponse durable passe au contraire par une réaffirmation de la souveraineté marocaine, une plus grande transparence des accords, une répartition plus équitable des financements, et un recentrage sur l’intégration, les droits humains et les voies de mobilité légale.
Dans un contexte de tensions sociales, les mots des journalistes comptent. Produire des analogies historiques hasardeuses ou des récits simplificateurs ne fait qu’alimenter les amalgames et renforcer les discours de haine. L’enjeu, aujourd’hui, n’est pas de désigner des boucs émissaires, mais de comprendre les mécanismes sociaux, politiques et discursifs qui transforment un match de football en révélateur de fractures plus profondes.
Par Hassan Bentaleb, chercheur spécialiste des questions migratoires et d’asile
Casablanca, 28/01/2026
