Entre tactique et stratégie : Jusqu’où ira la guerre contre l’Iran ?
Dans un paysage international d’une complexité rare, tous les regards sont tournés vers le Moyen-Orient, où la guerre contre l’Iran s’élargit inexorablement, portant avec elle des questions existentielles sur l’avenir de la région et l’équilibre mondial. Tribune de Mohamed KHOUKHCHANI.
| Par Mohamed KHOUKHCHANI : Professeur retraité, ex-Chef de cabinet du Ministre de l’emploi et des affaires sociales.
Ce qui avait commencé comme une série de frappes aériennes ciblées contre des installations militaires s’est rapidement transformé en un conflit ouvert à toutes les éventualités ; un conflit dont le théâtre ne se limite plus à l’Iran et à Israël, mais s’étend déjà au Liban et à l’Irak, et perturbe les artères vitales de l’économie mondiale dans le détroit d’Ormuz.
En apparence, l’alliance entre le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu semble solide et cohérente. Leurs forces se sont unies pour porter des coups dévastateurs à plus de 6 000 cibles en territoire iranien, visant les infrastructures militaires et pétrolières dans le but d’affaiblir la machine de guerre de Téhéran et de la priver de ses moyens de pression, à commencer par son programme nucléaire. Mais sous la poussière des combats et les nuages de fumée noire s’élevant des raffineries, une divergence fondamentale se profile à l’horizon, une divergence qui pourrait changer le cours de l’histoire : la vision à long terme de cette guerre n’est pas la même.
Le président Trump, qui a construit son discours électoral sur la promesse de mettre fin aux guerres et de ne pas se laisser entraîner dans de nouveaux bourbiers, perçoit ce conflit sous l’angle du “marchandage”. Son objectif déclaré est d’affaiblir l’Iran suffisamment pour le forcer à revenir à la table des négociations et à accepter de nouvelles conditions l’empêchant définitivement d’acquérir l’arme nucléaire. Les États-Unis, sous sa direction, craignent les coûts exorbitants : la flambée des prix du pétrole qui frappe le portefeuille de l’électeur américain, une opposition populaire croissante (74 % des électeurs s’opposent à l’envoi de troupes au sol), et la crainte réelle de voir les opérations militaires se transformer en une longue guerre d’usure, à l’image de l’Afghanistan et de l’Irak. Pour Washington, la guerre est un moyen de “plier” l’adversaire et de le soumettre.
En revanche, Benjamin Netanyahu se bat pour une “victoire stratégique totale” qui changerait la face de la région. Pour lui, qui a toujours considéré l’Iran comme une menace existentielle pour Israël, l’occasion est aujourd’hui idéale non seulement de neutraliser la menace, mais aussi de réaliser le rêve de “briser” le régime à Téhéran et de le renverser. Netanyahu est conscient que les conditions internationales actuelles sont peut-être les plus favorables pour atteindre cet objectif, compte tenu de l’engagement russe dans sa propre guerre, des divisions européennes et du soutien américain sans précédent. Il veut capitaliser sur l’élan militaire pour provoquer un changement radical, même si cela implique une guerre plus longue et plus étendue.
Cette divergence entre “plier” et “briser” crée des tensions souterraines dans les salles d’opérations conjointes. Des informations font état de pressions américaines pour éviter de frapper excessivement les installations pétrolières iraniennes, afin de ne pas provoquer un choc mondial sur les marchés de l’énergie, alors qu’Israël continue d’élargir sa liste de cibles. Pourtant, Netanyahu semble avoir réalisé, à contrecœur, que l’initiative appartient encore à Washington et que la guerre est menée “selon les conditions de Trump”, du moins à court terme.
Face à cela, l’Iran ne reste pas les bras croisés. Téhéran a adopté une stratégie “d’escalade horizontale” comme outil de dissuasion et de représailles. La guerre n’est plus unilatérale ; l’Iran a pilonné Israël et les bases américaines avec des centaines de missiles et de drones sous le nom de “Promesse sincère”, et a ouvert de nouveaux fronts par l’intermédiaire de ses alliés. Le Liban connaît une escalade sans précédent entre Israël et le Hezbollah, l’Irak se transforme en champ de bataille par procuration, tandis que les pétroliers sont menacés dans les eaux du Golfe. La région est devenue une véritable poudrière menaçant d’une explosion généralisée.
Les répercussions internationales de ce conflit ne sont plus théoriques. La perturbation du trafic dans le détroit d’Ormuz, par lequel transite un cinquième de l’approvisionnement mondial en pétrole, a déjà provoqué une flambée des prix de l’énergie. Cette hausse se répercute directement sur le coût de la vie aux États-Unis et en Europe, menaçant d’une nouvelle vague d’inflation qui entraverait la fragile reprise économique mondiale. De plus, l’absence de toute initiative diplomatique sérieuse pour un cessez-le-feu, et l’absence de vision claire des deux côtés de la coalition sur le “jour d’après”, augurent d’une transformation de cette confrontation en un “bourbier” à long terme qui épuisera tout le monde et créera un état de chaos durable, susceptible d’engendrer des menaces bien plus redoutables que celles que la coalition cherche à éliminer.
La guerre contre l’Iran a dépassé le stade de crise régionale. C’est un test pour la structure même de l’ordre international.
La guerre contre l’Iran a dépassé le stade de crise régionale. C’est un test pour la structure même de l’ordre international.
Le partenariat tactique entre Trump et Netanyahu peut remporter des victoires militaires sur le terrain, mais l’incapacité à concilier leurs visions antagonistes de la fin rendra ces victoires de simples étapes sur un long chemin menant à davantage de chaos et d’instabilité.
Le partenariat tactique entre Trump et Netanyahu peut remporter des victoires militaires sur le terrain, mais l’incapacité à concilier leurs visions antagonistes de la fin rendra ces victoires de simples étapes sur un long chemin menant à davantage de chaos et d’instabilité.
Soit une réussite diplomatique soutenue par la force pose les bases d’une nouvelle stabilité, soit on glisse vers une guerre ouverte qui redessinera le Moyen-Orient avec encore plus de sang et de ruines.
Le monde est à la croisée des chemins : soit une réussite diplomatique soutenue par la force pose les bases d’une nouvelle stabilité, soit on glisse vers une guerre ouverte qui redessinera le Moyen-Orient avec encore plus de sang et de ruines. Le choix n’appartient plus seulement aux décideurs de Washington, Tel-Aviv et Téhéran ; ses conséquences toucheront tout le monde.
Note de la rédaction : Les textes de la rubrique « Tribune » ne représentent pas nécessairement l’avis de la rédaction de ENASS.ma