Les travailleurs migrants au Maroc : Essentiels mais invisibilisés 

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Sans papiers, sans contrat et souvent sans protection sociale, des milliers de travailleurs migrants originaires d’Afrique subsaharienne occupent des emplois essentiels au Maroc. Dans la restauration, le BTP ou les services domestiques, ils participent au fonctionnement de l’économie tout en restant exposés à la précarité, aux abus et à la peur permanente du contrôle policier.…

Ils sont cuisiniers, livreurs, baby-sitters ou aides domestiques. Présents dans de nombreux secteurs clés, ces travailleurs migrants sans papiers participent activement à l’économie marocaine. Pourtant, ils vivent dans l’ombre, exposés à la précarité et à la peur constante d’une arrestation ou d’un contrôle.

Pour les travailleurs migrants sans papiers, chaque déplacement dans la Ville blanche vers le lieu de travail représente une prise de risque. L’angoisse d’un contrôle de police rythme leur quotidien. C’est le cas d’Adama, travailleur migrant camerounais.

Il explique que l’absence de papiers de résidence « suffit à faire basculer un individu dans l’illégalité, indépendamment de ses compétences ». Diplômé en gestion d’entreprise, bilingue, il incarne ce paradoxe : qualifié, mais exclu du tissu économique formel. Ce reportage réalisé dans le Grand Casablanca met en lumière une réalité paradoxale : une intégration économique réelle, mais une inclusion administrative et légale encore largement inachevée.

Sans contrat, sans papiers

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Arrivé au Maroc en 2008 après avoir été refoulé depuis les forêts de Nador, Adama a dû attendre six ans avant d’obtenir un titre de séjour en 2014. Ce document administratif ne lui sera toutefois pas renouvelé un an plus tard. Il retombe alors dans une situation administrative irrégulière. Aujourd’hui, il travaille dans les cuisines d’un restaurant du centre-ville de Casablanca.

Payé 2 300 dirhams par mois, en dessous du SMIG, sans contrat ni protection sociale, il ne dispose d’aucune preuve formelle de son activité professionnelle. Cette absence de document de travail bloque toute tentative de régularisation. Comme beaucoup de travailleurs migrants, il partage un appartement avec d’autres migrants dans le quartier des Roches Noires.

Dans son lieu de travail, près de la moitié des employés sont des travailleurs immigrants d’origines subsaharienne, dont un seul en situation régulière.

Dans son lieu de travail, près de la moitié des employés sont des travailleurs migrants originaires d’Afrique subsaharienne, dont un seul est en situation régulière.

Contacté par téléphone, le patron reconnaît que le secteur souffre d’un manque de main-d’œuvre et admet dépendre de ces travailleurs originaires d’Afrique subsaharienne. 

Contacté par téléphone, le patron reconnaît que le secteur souffre d’un manque de main-d’œuvre et admet dépendre de ces travailleurs originaires d’Afrique subsaharienne, notamment face aux difficultés de recrutement et à l’instabilité du personnel local, sans pour autant aborder la question de leur statut administratif.

BTP : la main-d’œuvre du Mondial 2030

Dans le bâtiment, la situation est similaire. Les migrants en situation irrégulière constituent une main-d’œuvre essentielle, notamment pour les postes les plus pénibles.

Amadou, originaire de Côte d’Ivoire, décrit un accès quasi impossible à un emploi stable sans carte de séjour. 

Amadou, originaire de Côte d’Ivoire, témoigne sous couvert d’anonymat. Ce travailleur sans papiers explique que s’il se fait arrêter par la police, il risque l’expulsion immédiate.

« La police fait parfois des descentes dans les quartiers où vivent les migrants. Elle peut expulser des migrants sans papiers même s’ils vivent depuis plus de 20 ans au Maroc. C’est frustrant », déclare Amadou.

Il décrit également un accès quasi impossible à un emploi stable sans carte de séjour. Arrivé en 2006, il a attendu plus d’une décennie avant de régulariser sa situation, qu’il a de nouveau perdue en 2020.

Formé aux métiers du bâtiment en 2018, il a connu une relative stabilité avec un salaire de 4 000 dirhams. Mais l’expiration de sa carte de séjour a immédiatement entraîné une dégradation de ses conditions de vie : salaire réduit à 2 500 dirhams, absence de droits, vulnérabilité accrue.

Même en situation régulière, il affirme avoir été confronté à des refus systématiques de location, révélant une exclusion qui dépasse le seul cadre administratif.

Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, accentuée auparavant par les grands chantiers liés à la CAN 2025 et aujourd’hui par les travaux du Mondial 2030, les professionnels du BTP reconnaissent pourtant dépendre fortement de cette main-d’œuvre. Le paradoxe est là : indispensables, mais interchangeables.

Femmes migrantes : entre précarité et invisibilité

L’expérience d’Adama et d’Amadou est loin d’être isolée. Elle ressemble à celle de nombreux travailleurs migrants originaires d’Afrique subsaharienne, comme cette femme originaire du Congo-Brazzaville.

C’est dans le quartier de la Gironde que nous avons rencontré cette migrante de 44 ans. En situation irrégulière depuis plus de cinq ans, elle décrit une réalité marquée par l’invisibilité et l’exploitation.

Arrivée au Maroc il y a plus de vingt ans, elle explique que beaucoup de ses compatriotes s’y sont installés durablement, au point d’être surnommés « les Marocains » dans leur pays d’origine. Pourtant, elle souligne que l’absence de papiers engendre une peur constante de la police et des arrestations, empêchant même de porter plainte en cas de violence ou d’abus.

Diplômée en informatique, elle a enchaîné les emplois précaires avant d’obtenir un titre de séjour en 2014, renouvelé en 2017. Cette régularisation lui avait permis de travailler dans un centre d’appel avec un salaire stable de 4 000 dirhams, complété par des primes.

« Ce travail m’a permis de vivre, d’élever ma fille, d’envoyer de l’argent à ma famille au pays et d’économiser une partie de mon salaire », raconte-t-elle. Mais s’insérer dans la société marocaine n’a jamais été simple pour cette migrante sans papiers.

En 2020, faute de renouvellement de sa carte de séjour, elle retombe dans la précarité. Après une longue période sans emploi, elle accepte des petits boulots sous-payés. 

En 2020, faute de renouvellement de sa carte de séjour, elle retombe dans la précarité. Après une longue période sans emploi, elle accepte des petits boulots sous-payés. Aujourd’hui, elle travaille comme baby-sitter pour 3 000 dirhams par mois.

La hausse des loyers l’a poussée vers la colocation avec des compatriotes « par nécessité financière, et non par choix de vie ». Elle souligne également les difficultés d’accès aux soins pour les migrants en situation irrégulière.

« Se soigner quand on est sans papiers est très compliqué. À l’hôpital, on demande le titre de séjour. C’est un vrai problème. Sans ce document, on refuse parfois de vous soigner. Beaucoup repartent sans soins et doivent se contenter d’aller en pharmacie parce qu’ils n’ont pas les moyens de consulter un médecin », affirme-t-elle.

Un système administratif verrouillé

La difficulté de renouveler les titres de séjour constitue un obstacle majeur. Joint par téléphone, Alain Bouithy, acteur associatif et journaliste originaire du Congo-Brazzaville, souligne l’existence d’un cercle vicieux :

« L’accès à l’emploi exige des papiers, tandis que l’obtention de papiers nécessite un contrat de travail. Une logique qui enferme des milliers de migrants dans l’irrégularité »

« L’accès à l’emploi exige des papiers, tandis que l’obtention de papiers nécessite un contrat de travail. Une logique qui enferme des milliers de migrants dans l’irrégularité. »

Arrivé au Maroc en 1994 pour ses études, Alain Bouithy affirme avoir lui-même connu cette situation. Depuis 2017, il renouvelle toutefois sa carte de séjour tous les trois ans sans trop de difficultés.

Les procédures de renouvellement exigent des documents souvent inaccessibles pour ces travailleurs : contrat de travail, bulletins de 

paie, affiliation à la CNSS ou contrat de bail. L’absence d’un seul document peut suffire à bloquer toute la procédure, explique-t-il.

Il souligne également que certaines règles restent méconnues.

« Si vous sortez, par exemple, du pays plus de 6 mois, votre titre de séjour est automatiquement annulé. Beaucoup l’apprennent à l’aéroport en revenant d’un stage ou d’un séjour au pays et se retrouvent bloqués ».

« Si vous quittez le pays pendant plus de six mois, votre titre de séjour est automatiquement annulé. Beaucoup l’apprennent à l’aéroport, au retour d’un stage ou d’un séjour au pays, et se retrouvent bloqués », explique-t-il. Selon lui, le manque de communication institutionnelle aggrave également la situation. 

« Chaque fois que l’État prend une décision pour améliorer la situation des migrants, on ne prend pas la peine de les rencontrer pour expliquer les procédures. Beaucoup découvrent les informations qui les concernent à travers les médias. Mais nombre d’entre eux n’ont ni le réflexe de lire les journaux ni celui de regarder la télévision. Ils cherchent simplement à gagner leur vie », dit-il.

Depuis 2020, un tournant plus restrictif

Les campagnes de régularisation de 2014 et 2017 avaient marqué un tournant important. Mais depuis 2020, un durcissement des conditions de renouvellement semble s’être installé.

Interpellé sur cette évolution, Hassan Bentaleb, chercheur marocain spécialisé dans les questions de migration et d’asile, l’explique par plusieurs facteurs : « les effets de la pandémie de Covid-19, le recentrage des priorités nationales et les dynamiques internationales, notamment les relations avec l’Union européenne ».

Il ajoute que les opérations massives de régularisation sont, par nature, exceptionnelles.

« Une fois ces campagnes achevées, les États tendent à revenir à une gestion plus administrative et au cas par cas », explique-t-il.

Les estimations situent entre 15 000 et 20 000 le nombre de migrants subsahariens en situation irrégulière au Maroc. Casablanca concentre une part importante de cette population migrante.

Mais il n’existe aucun chiffre officiel précis concernant le nombre de travailleurs sans papiers dans le Grand Casablanca, comme le confirme Hassan Bentaleb.

« Les estimations qui circulent dans les médias ou dans le débat public restent fragiles, voire spéculatives. Les sources les plus crédibles proviennent d’organisations internationales, comme l’Organisation internationale pour les migrations, ou de rapports institutionnels marocains », précise-t-il.

Bien qu’invisibles, ces travailleurs migrants sans papiers demeurent indispensables à l’économie marocaine. Leur situation révèle les paradoxes d’un système économique qui fonctionne en partie grâce à une main-d’œuvre privée de droits. Une présence tolérée, mais jamais pleinement reconnue.

Naima Cherii

Mention IA : les photos utilisées dans cet article ont été générées par l’assistance Gemini.

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