Tazmamart… Cette blessure collective

Tazmamart

Je pensais que c’était un de ces noms fantomatiques, sortis d’un autre temps. Une sorte de mythe. Une prison lointaine, certes, mais une prison comme les autres. Tribune.

| Par Ali Fnidou

J’avais déjà entendu ce mot. Tazmamart. Chuchoté dans les couloirs du lycée, à demi-mot par un professeur, dans le récit tremblant d’un vieil oncle, ou glissé comme une légende dans un débat entre adultes. Mais je n’y avais jamais prêté une attention particulière. Je pensais que c’était un de ces noms fantomatiques, sortis d’un autre temps. Une sorte de mythe. Une prison lointaine, certes, mais une prison comme les autres. Je n’avais jamais imaginé que l’être humain puisse affliger à ses semblables une telle torture. Et puis j’ai lu “Cellule 10”. D’un coup, le mot a cessé d’être abstrait. Il est soudain devenu viscéral.

Un trou dans la conscience d’un pays

Tazmamart, ce n’est pas une prison. C’est une tombe qui respire. C’est un trou dans la conscience d’un pays.

Tazmamart, ce n’est pas une prison. C’est une tombe qui respire. C’est un trou dans la conscience d’un pays. C’est le genre de vérité qu’on ne lit pas, qu’on encaisse. Ce livre m’a volé quelque chose. Une forme d’innocence. Une forme de confiance, il en sera ainsi dans les institutions, dans les récits officiels, dans les silences bien organisés. 

C’est le genre de vérité qu’on ne lit pas, qu’on encaisse.

J’avais déjà lu” Cellule 10″ de Ahmed Marzouki, l’un des rares chanceux survivants de cette horrible prison secrète cachée dans les déserts de l’est du Maroc. Ma première lecture, il y a cinq ans, a eu lieu quand j’étais encore jeune (15 ans), lorsque j’ai trouvé le livre dans la bibliothèque de la maison. À cet âge-là, je pensais que c’était un texte de fiction, une histoire fantastique de Harry Potter à la marocaine. Là, je l’ai relu. Par ennui, pensé-je d’abord, en undébut d’été étouffant arrivé tôt au sud du Maroc. En vérité, ce n’était pas de l’ennui. C’était une façon d’échapper au chagrin familial qui planait sur le foyer familial suite à la perte de ma grand-mère, cette femme sahraouie qui avait toujours incarné tant de valeurs pour moi et m’avait donné une tendresse qui me faisait croire que tout le monde était aussi bon. C’était donc une coïncidence qui m’appelait de loin, mais je n’avais pas imaginé que je tomberais dans le piège cette fois-ci.

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” Cellule 10″ de Ahmed Marzouki, ce livre m’a volé quelque chose.

Pourquoi ? Parce que quand je relisais le même livre j’avais déjà entendu et lu des histoires sur les années de plomb, sur les prisons secrètes et sur ce qu’on appelle au Maroc la littérature carcérale (Littérature de prison), la plus récente étant « Le Ciel Carré » de Mohamed Sarfi, que mon oncle m’avait offert. J’avais même rencontré certaines des victimes de ces années de plomb, comme l’ami de mon oncle, le grand écrivain Abdelkader Chaoui.Alors, cette fois, la voix d’Ahmed Al Marzouki m’a transpercé, et les vies brisées qu’il racontait m’ont violemment secoué jusqu’au plus profond de mon être.

Une forme d’innocence. Une forme de confiance, il en sera ainsi dans les institutions, dans les récits officiels, dans les silences bien organisés.

L’humanité vacillait

Et j’ai vu. J’ai vu cette cellule. Un trou noir, à peine plus grand qu’un cercueil debout. Une boîte d’oubli, sans lumière, sans air, sans nom. La où des misérables sont condamnés à vivre dans la crasse, à dormir en parlant à leurs os, à oublier l’odeur du pain, la caresse du vent, le son d’un visage aimé. Leurs corps pourrissaient lentement, leurs dents tombaient une à une, leurs ongles s’arrachaient, mais ce sont leurs âmes, surtout qui se décomposaient. Dans ce silence absolu, chaque goutte d’eau devenait supplice, chaque battement de cœur une menace. Là, dans ce noir ininterrompu, l’humanité vacillait. Ce n’était plus une cellule. C’était une descente lente, lucide, dans le néant. 

Je me demandais : qui a oublié quoi ? Était-ce les anges, ceux qui auraient dû s’indigner mais qui avaient un travail à garder, une famille à nourrir, des habitudes à préserver ? Ou était-ce les diables, ces gardiens au visage humain, analphabètes parfois, tremblants souvent, qui mangeaient, dormaient, aimaient peut-être… et torturaient dans ce même sillage de sentiments? Où commence le monstre ? Dans la main qui frappe ? Dans l’ordre donné ? Ou dans le silence complice de celui qui regarde ailleurs ? Car il ne suffit pas d’être légal pour être juste. Il ne suffit pas d’obéir pour être innocent. Ce qui est moral ne se décrète pas. Il se défend, surtout quand tout pousse à l’oublier.

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Ce témoignage dur et terrifiant, car il est raconté par quelqu’un qui est revenu de l’enfer, m’a rappelé que la cruauté ne se manifeste pas seulement dans les livres d’histoire. Elle n’est pas ailleurs. Elle est parfois ici. Dans nos rues. Nos villages. Nos villes. Elle s’habille de pauvreté, d’ignorance, de silence. Elle se camoufle dans le visage fatigué d’un gardien analphabète, dans les mains tremblantes d’un soldat qui n’a jamais essayé de décider de son propre destin, qui obéit pour une soupe, une gamelle. Je me suis alors posé la question. Si j’avais été là, à cette époque, qu’aurais-je fait ? Aurais-je osé parler ? Aurais-je voulu savoir ? Et aujourd’hui, qu’est-ce que je ne vois pas ? Quel mal tolérerais-je, en silence, ou pire : avec un vague sentiment de culpabilité que je refoule ? 

Quel Tazmamart moderne suis-je en train d’ignorer ?

La banalité du mal

Ce n’est pas l’horreur qui m’a glacé. C’est sa banalité. L’ordre exécuté sans réflexion. L’uniforme porté sans question. Le silence organisé comme mode de gouvernance. J’ai compris que le mal ne rugit pas toujours. Il chuchote. Il s’infiltre dans les gestes répétitifs, dans les regards fuyants. Le mal est souvent le produit d’un confort moral, d’une habitude, d’un refus de voir. Il est né dans l’illettrisme de ceux à qui l’on n’a rien appris. Dans la misère de ceux à qui on n’a rien donné. Dans l’indifférence de ceux à qui on a tout pris. Et c’est là que la philosophie de ce livre prend tout son sens : L’homme ne naît pas mauvais,  et le mal ne naît pas. Il s’apprend. Il se banalise. Il se justifie par l’obéissance, par la peur, par la faim. Ces gardiens n’étaient pas forcément cruels de nature. Certains étaient analphabètes, d’autres obéissaient, d’autres avaient peur. Mais ils ont quand même participé à la torture de leurs compatriotes. Et c’est là que le bât blesse et que le mal devient plus effrayant : quand il prend la forme de l’obéissance. Michel Foucault disait que la prison est un outil de pouvoir, pas seulement un lieu de punition. 

À Tazmamart, la prison n’avait rien d’un centre de réinsertion, c’était était un tombeau administratif, un endroit pour faire taire, pour faire oublier, pour briser sans laisser de trace. Ceux qui y étaient condamnés n’étaient pas forcément coupables, ils étaient gênants. Ils incarnaient un moment d’instabilité politique qu’on voulait effacer, comme on rature une ligne sur un papier. Et pour cela, on a sacrifié des années de vies humaines. Des corps. Des esprits. Des souvenirs. 

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