L’obsession du retour : l’Europe expulse, le Maroc coopère
La machine des « retours » des émigrants sans papiers marocains fonctionne à plein régime entre les pays européens et le Maroc. Le Royaume répond à l’obsession de ces pays, pour des raisons géopolitiques et de chantage aux visas. Ce dossier dresse un état des lieux de cette mécanique à partir du cas de la…
Fini le temps des crispations autour des laisser-passer consulaires marocains ou de l’exécution des Obligations de quitter le territoire français (OQTF). Désormais, c’est la lune de miel entre le Maroc et les principaux pays de destination des émigrants sans papiers marocains : France, Belgique, Pays-Bas et Allemagne. Ces pays ont fait le choix d’une politique migratoire restrictive. Ils durcissent leurs politiques d’accueil. La Commission européenne soutient cette orientation. L’adoption par le Parlement européen de la nouvelle directive « retour » en est l’illustration. Tour d’horizon de la situation globale, avec un focus sur les Pays-Bas, l’Allemagne et la France.
Expulsions contre visas
Au troisième trimestre 2025, selon le bureau européen des statistiques Eurostat, 6.670 ordres de quitter le territoire d’un pays de l’Union européenne ont été délivrés à des ressortissants marocains. Sur ce total, environ 1.000 retours effectifs ont été enregistrés vers le Maroc. Cela représente une hausse de 6 % par rapport au trimestre précédent. Ces chiffres ont été présentés lors d’une session dédiée aux journalistes, organisée par l’organisation italienne CEFA et le Réseau marocain des journalistes de migrations (RMJM), les 6 et 7 avril derniers.
Aux Pays-Bas, au cours des 11 premiers mois de 2023, environ 250 demandeurs d’asile déboutés ont été expulsés.
Les Pays-Bas, actuellement dirigés par une coalition centriste après plusieurs années de coalition proche de l’extrême droite, affichent des chiffres records de réadmission avec le Maroc. Ce pays dispose d’un plan de réadmission avec le Maroc depuis 2021. Le Maroc est lié, depuis 1990, par des accords bilatéraux de réadmission avec l’Espagne, la France, l’Allemagne, le Portugal et la Belgique. Le bilan 2022-2024 est jugé « positif » par les autorités néerlandaises, qui expulsent de nombreux Marocains. Après une période de blocage, le Maroc a repris la coopération et accepte le retour de ses ressortissants. À titre d’illustration, au cours des 11 premiers mois de 2023, environ 250 demandeurs d’asile déboutés ont été expulsés. Le nouveau cadre légal permet la détention des personnes en attente de réadmission.
Avec l’Allemagne, le Maroc s’engage dans le contrôle des frontières tout en négociant des voies de migration légale pour les professionnels.
Côté allemand, le constat est similaire. L’Allemagne renvoie, le Maroc reçoit. La situation n’était pas aussi fluide avant 2021. Après une suspension des contacts en 2021, liée à des différends diplomatiques autour du dossier du Sahara, la coopération a repris. Elle se concentre sur la gestion de la migration dite irrégulière. Le Groupe migratoire mixte (janvier 2024) travaille sur le retour, la réadmission et la réintégration des ressortissants marocains en séjour irrégulier en Allemagne. Le Maroc s’engage dans le contrôle des frontières tout en négociant des voies de migration légale pour les professionnels. Cela explique les programmes mis en place par la GIZ et l’ANAPEC. Dans le discours officiel, l’Allemagne considère le Maroc comme un « partenaire stratégique en Afrique du Nord », et cherche des mécanismes de retour « efficaces et durables ».
Mais l’essentiel des expulsions de Marocains reste le fait de l’État français. Le bilan 2024-2025 est jugé « positif » par l’exécutif. Plus de 2.000 personnes ont fait l’objet d’expulsions en 2025, soit une hausse de 50 % en un an. Selon des sources officielles, le nombre de visas est lié au niveau de coopération du Maroc en matière de contrôle des frontières. Les mécanismes de « retour » sont multiples, mais c’est l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) qui gère les retours dits « volontaires ».
Les chiffres présentés lors de la formation CEFA-RMJM confirment cette tendance à la hausse. En 2024, les Marocains occupent le deuxième rang des nationalités visées par les mesures d’éloignement dans l’UE, avec 32.060 ordres. Ils se situent derrière les Algériens (37.655) et devant les Syriens (27.075), les Turcs (25.590) et les Afghans (23.080).
La directive retour : un point de bascule
Les Marocains en France ont reçu 32.060 ordres de quitter le territoire. C’est la deuxième nationalité visée.
Ces politiques bilatérales sont renforcées par une vision globale de l’Union européenne. La directive « retour », adoptée par le Parlement européen, s’inscrit dans le cadre du Pacte migration et asile. Elle vise à renforcer l’efficacité des expulsions des personnes en situation irrégulière. Elle prévoit un allongement possible de la durée de rétention administrative jusqu’à 24 mois. Elle introduit aussi une accélération des procédures d’éloignement, parfois au détriment du contrôle judiciaire. Elle permet également d’expulser des migrants vers des pays tiers, y compris en dehors de leur parcours migratoire initial, voire vers des centres situés hors de l’Union.
Ces mesures répondent à une logique d’harmonisation et de fermeté. Mais elles suscitent de fortes inquiétudes quant au respect des droits fondamentaux des migrants et des exilés.
La généralisation et la prolongation de l’enfermement traduisent une banalisation de la rétention comme outil de gestion migratoire. L’accélération des procédures risque de limiter l’accès effectif aux recours juridiques et d’affaiblir les garanties procédurales. L’externalisation des politiques migratoires expose les personnes concernées à des risques accrus de violations des droits humains dans des pays tiers moins protecteurs. Elle contourne ainsi les obligations internationales de protection.
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Cette évolution fragilise également le droit d’asile. L’imbrication croissante entre procédures d’asile et de retour peut conduire à des placements en rétention, même pour des demandeurs de protection. Dans l’ensemble, ce texte est critiqué pour son orientation sécuritaire et dissuasive. Il privilégie l’éloignement au détriment de la protection. Il fait peser un risque sur les principes fondamentaux de dignité, de liberté et d’accès au droit.
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