Khouribga : le mal-développement d’un territoire riche

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Capitale mondiale du phosphate, la province de Khouribga concentre un paradoxe têtu : sous ses pieds dorment parmi les plus grandes réserves de phosphate de la planète, mais dans ses rues stagnent le chômage, la soif et l’abandon. Enquête sur une ville riche que l’on a laissée pauvre.

« Sous ses pieds dorment parmi les plus grandes réserves de phosphate de la planète, mais dans ses rues stagnent le chômage, la soif et l’abandon. »

Il est un peu plus de midi, un jour de mai 2026, place Mohammed V. La chaleur écrase déjà le centre-ville de Khouribga, comme elle écrasera bientôt les collines alentour où s’étendent, à perte de vue, les carrières de l’Office chérifien des phosphates (OCP). Les terrasses des cafés se vident, les vendeurs ambulants replient leurs étals sous les arcades, et les taxis attendent, moteur coupé, l’ombre rare des platanes municipaux. 

Cette scène banale résume, à elle seule, le sujet de ce reportage : une ville dont la richesse du sous-sol ne s’est jamais vraiment traduite en confort de surface.

Khouribga, l’hyper-centre, la grande marge


Chef-lieu d’une province de plus de 518 000 habitants selon le dernier recensement de 2024, Khouribga concentre à elle seule près de 342 000 âmes, dans une démographie jeune où plus d’un habitant sur quatre a moins de quinze ans. La ville, positionnée entre les régions de Béni Mellal-Khénifra et de Casablanca-Settat, aurait toutes les raisons objectives de devenir un pôle économique régional : position géographique de carrefour, gisement phosphatier exploité depuis les années 1920, réserves estimées entre 35 et 40 milliards de m³.

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Mais derrière la vitrine de « capitale mondiale des phosphates », la province vit une réalité de province périphérique. Le taux de chômage y atteint 29,5 %, plus du double de la moyenne nationale (autour de 13 %) et très supérieur à celui de sa propre région (12,5 %). Le chômage féminin culmine à 41,4 %, tandis que le taux d’activité des femmes plafonne à 14,8 %, révélateur d’une économie qui laisse peu de place aux femmes en dehors du travail familial non rémunéré, particulièrement présent en milieu rural.

Cette situation s’explique en grande partie par la mécanisation accélérée du secteur minier. L’OCP, longtemps premier employeur de la région, a réduit ses effectifs au fil de deux décennies d’automatisation, sans que le tissu économique local ne parvienne à se diversifier. Le résultat est une économie de subsistance, faite de petit commerce et d’auto-emploi, incapable d’absorber une jeunesse pourtant nombreuse et parfois diplômée.

Une ville peu préparée au changement climatique

À la fragilité économique s’ajoute une vulnérabilité climatique documentée. Sur la période 1983-2022, Khouribga enregistre la plus forte hausse des températures maximales de toute la région Béni Mellal-Khénifra, avec une tendance atteignant +3,8°C. La province affiche également la baisse des précipitations la plus marquée de la région. Avec seulement 300 à 400 mm de pluie par an, très en deçà des besoins agricoles, les sécheresses se sont multipliées, entraînant une baisse des rendements céréaliers et le recul de filières stratégiques comme le sucre.

Cette crise climatique percute de plein fouet une population déjà mal desservie en eau potable. Si 72,9 % des foyers de la province ont accès à l’eau courante, ce taux chute à 13,6 % en milieu rural, contre 95,1 % en zone urbaine — un écart vertigineux qui laisse environ 150 000 ruraux dépendants de solutions d’appoint. Le taux d’analphabétisme (25,2 % en moyenne, 38,7 % en rural) aggrave encore la difficulté des populations les plus exposées à anticiper ou à s’adapter à ces bouleversements.

Khouribga cumule ainsi les vulnérabilités : une économie qui ne profite pas de sa richesse minière, un climat qui se dégrade plus vite qu’ailleurs dans la région, et des infrastructures d’eau et d’assainissement qui n’ont pas suivi.

Pauvre mais riche en ressources naturelles et financières

Le paradoxe khouribgui tient en une phrase : la province est officiellement classée à « pauvreté modérée », alors qu’elle abrite le premier centre mondial d’extraction du phosphate. Cette richesse extraite du sous-sol depuis un siècle n’a jamais été convertie en développement territorial à la hauteur des enjeux.

Les projets annoncés se multiplient sans jamais aboutir. La zone industrielle prévue en partenariat avec une entreprise chinoise, la gare routière en gestation depuis plus de trois ans, le projet d’abattoir à l’arrêt : autant de dossiers qui alimentent, année après année, un sentiment de promesses non tenues. Le partenariat conclu en juin 2024 avec la société Holley Global pour une zone d’accélération industrielle de 300 hectares à Beni Yakhlef, présenté en grande pompe avec la présence du ministre de l’Intérieur et un investissement annoncé de 1,5 milliard de dirhams, n’a lui non plus connu aucune concrétisation sur le terrain.

Les acteurs associatifs témoignent

Pour comprendre ce décalage entre richesse et développement, ENASS.ma a recueilli les points de vue de trois acteurs de la société civile locale.

« Il serait injuste et imprécis de dire que la ville de Khouribga manque de tout, et il serait trop optimiste si on affirmait que Khouribga bénéficie d’un développement global et harmonieux. »

Hanine Abdelhadi

Hanine Abdelhadi, président de l’association Maghrib Al Moustakbal et membre de la commission locale de l’Initiative nationale pour le développement humain, refuse la caricature facile : « Il serait injuste et imprécis de dire que la ville de Khouribga manque de tout, et il serait trop optimiste si on affirmait que Khouribga bénéficie d’un développement global et harmonieux. » Il pointe la confusion des compétences entre conseils régional, provincial et communal, et regrette que la commune, pourtant dotée d’une marge de manœuvre pour nouer des partenariats profitables, n’ait pas su la mettre à profit. Sur le sport, autrefois gratuit, il observe une dérive : « Le sport est passé d’un droit constitutionnel à un service payant. »

« Le sport est passé d’un droit constitutionnel à un service payant. »

 Hanine Abdelhadi

Abdellah Housbi, de l’AMDH Khouribga et de la Coalition pour le droit au développement, dresse un constat plus sombre encore. Il décrit des infrastructures dégradées, un éclairage public défaillant qui menace la sécurité nocturne des habitants, et une crise environnementale directement liée à l’activité minière : poussières toxiques, eaux de lavage chargées en produits chimiques, contaminations radioactives liées à la présence d’uranium dans les minerais, qui affectent en priorité les populations les plus vulnérables des zones adjacentes aux sites miniers. Il alerte aussi sur la crise de l’eau potable, faite de coupures fréquentes et d’une eau de mauvaise qualité, et rappelle qu’une tentative de rassemblement pacifique organisée l’été dernier par l’AMDH a été interdite par les autorités.

« 80 % des entreprises, TPME ou coopératives, sont en faillite. »

 Témoignage anonyme

Un troisième témoignage, recueilli sous couvert d’anonymat, complète ce tableau par un regard sur l’économie et la culture locales : « 80 % des entreprises, TPME ou coopératives, sont en faillite », affirme cet habitant, qui évoque une jeunesse porteuse de projets mais confrontée à un manque de pérennité, et à un système qui, selon lui, empêche l’émergence de figures locales. Sur le plan culturel, il rappelle qu’en 2018 la ville comptait 24 événements culturels ; il n’en reste aujourd’hui que trois, en grande difficulté : le Festival du cinéma africain, sans réel soutien, le festival 3bidat 3ma, appuyé par le ministère de la Culture, et un festival de théâtre porté par la jeunesse de la ville. 

La naissance d’un front de sauvetage 

La coordination appelle la population à se mobiliser afin de « mettre fin à la marginalisation de leur territoire ».


Face à cette accumulation de constats, les forces vives de Khouribga ont fini par se structurer. Réunissant l’AMDH, l’Association des jeunes mineurs, la Confédération démocratique du travail (CDT), le Parti socialiste unifié (PSU), la Fédération de la gauche démocratique (FGD), la Voie démocratique ouvrière et Al Adl Wal Ihsane, une « Coordination pour la défense du droit au développement dans la région de Khouribga » a vu le jour lors de deux réunions tenues les 17 et 20 février 2026. 

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Dans un communiqué daté du 10 avril 2026, cette coordination dénonce « avec la plus grande fermeté » l’attitude des autorités provinciales et du Conseil communal, restées sans réponse à deux courriers portant sur la dégradation des infrastructures : routes fissurées, trottoirs défoncés, éclairage public défaillant, occupation illégale de l’espace public, dépôts sauvages de déchets. Le texte apporte également son soutien à une pétition des habitants du village de Bir Mezoui réclamant la réhabilitation de pistes rurales, et dénonce le désengagement progressif de l’OCP en matière d’emploi, au profit du recours à des retraités.

La coordination appelle enfin la population à se mobiliser en vue de futures actions de protestation, afin, selon ses propres termes, de « mettre fin à la marginalisation de leur territoire ».

De la place Mohammed V écrasée de chaleur aux poussières des sites miniers, de l’eau qui manque aux projets industriels qui n’aboutissent jamais, Khouribga raconte, à l’échelle d’une province, l’histoire d’une richesse confisquée. Reste à savoir si la coordination née cet hiver parviendra à transformer la colère documentée en levier de transformation réelle — ou si elle rejoindra, elle aussi, la longue liste des promesses de Khouribga restées lettre morte.

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