Migrant-autoentrepreneur : Les mirages de l’autonomisation 

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De Rabat à Oujda, des travailleurs migrants comme Marie et Ahmed subviennent aux besoins de secteurs entiers sans contrat ni protection sociale. Derrière les chiffres une main-d’œuvre indispensable, mais maintenue dans l’ombre du droit. Partie 3.

| Par Mohamed El Khabri et Mohamed Farès

Sac sous le bras, tôt le matin, il se berce de l’espoir d’un gagne-pain meilleur aujourd’hui. Ahmed (nom d’emprunt), originaire d’un pays arabe, marche d’un pas pressé vers sa destination, accablé par les soucis de la vie et ses coûts, qui pèsent de plus en plus lourd sur sa situation difficile. Hier encore, il étudiait à l’université et disposait de quoi subvenir à ses besoins grâce à une bourse d’études qui contribuait aussi à alimenter l’économie du pays en devises. Mais les choses ont commencé à se dégrader après la fin de ses études et son entrée sur le marché du travail par la porte de l’auto-entrepreneuriat.

“L’auto-entrepreneuriat n’est pas un emploi stable, je le considère comme un travail saisonnier et discontinu”, dit Ahmed d’un ton empreint de colère, ajoutant que le principal problème de l’auto-entrepreneur réside dans le fait que sa rémunération est liée à un système de facturation, ce qui rend difficile la garantie d’un revenu régulier. Avec une amertume qui ne quitte jamais sa voix, Ahmed reconnaît qu’en cas de maladie, la couverture santé de l’auto-entrepreneur ne suffit pas à couvrir les frais de soins.

En vertu de la loi n° 114-13, l’auto-entrepreneuriat est un statut juridique simplifié permettant d’exercer une activité commerciale, artisanale ou de services sans les complexités d’une entreprise classique. Ce statut est géré via le Registre national de l’auto-entrepreneur (RNAE). L’auto-entrepreneur s’acquitte d’un impôt forfaitaire sur ses transactions — mais à quoi cela sert-il en cas de rareté des opportunités ?

Les migrants résidant au Maroc appartenant à la catégorie des élèves et étudiants représentent 17 % selon le Recensement général de la population de 2024. Pendant ses études universitaires, le rêve de retourner dans son pays n’était pas envisageable, jusqu’à récemment, en raison des ravages de la guerre civile. Pourtant, Ahmed songe désormais à rentrer, après que les chemins se sont refermés devant lui et que trouver un emploi stable soit devenu difficile. Ce qui complique davantage sa situation, ce sont les difficultés liées à son séjour dans le Royaume après la fin de ses études.

Du transit à l’installation : à quel prix ?

Les statistiques récentes confirment que le Maroc n’est plus seulement perçu comme un pays de transit dans les parcours migratoires, mais tend de plus en plus à jouer le rôle de pays de stabilisation et d’installation, dans le contexte des transformations que connaissent les dynamiques migratoires aux niveaux régional et international.

Dans ce cadre, le Recensement général de la population et de l’habitat de 2024, réalisé par le Haut-Commissariat au Plan, indique que le nombre de résidents étrangers au Maroc a atteint 148 152 personnes, soit environ 0,4 % de la population totale, dont près de 95 % résident en milieu urbain. Les données montrent également que 80,1 % de ces étrangers ont entre 15 et 64 ans, tandis que 53,3 % déclarent que le travail est la raison de leur venue au Maroc, et que les ressortissants d’Afrique subsaharienne représentent 59,9 % du total des résidents étrangers.

La même source souligne que le nombre d’étrangers résidant au Maroc a augmenté de 64 151 personnes par rapport au recensement de 2014, soit une hausse totale de 76,4 % entre les recensements de 2014 et 2024.

Selon un autre rapport publié en 2025 par l’Observatoire africain pour le développement et la qualification sur les dynamiques migratoires du continent, le Maroc est le deuxième pays africain — après l’Afrique du Sud — en termes d’accueil de migrants en situation irrégulière. Le rapport révèle que le nombre de migrants en situation irrégulière résidant actuellement dans le Royaume dépasse 87 000 personnes, dont plus de 6 000 mineurs, tandis que le nombre de demandes d’asile enregistrées officiellement en 2023 a dépassé 12 000 dossiers.

Par conséquent, le travailleur étranger jouit, en principe, des mêmes droits que le travailleur marocain, que ce soit en matière de salaire, de conditions de travail, de protection juridique en cas de licenciement abusif, ou de bénéfice de la Caisse nationale de sécurité sociale. Toutefois, ces dispositions légales sont soumises à un ensemble de conditions à remplir, notamment la nécessité de disposer d’un contrat de travail légal, l’article 516 du Code du travail imposant la conclusion d’un contrat de travail selon des formalités précises. En cas de non-respect de ces formalités, “la loi marocaine ne reconnaît pas l’existence d’une relation de travail pour le salarié étranger, contrairement au salarié marocain qui peut prouver la relation professionnelle par divers moyens, tels que les virements bancaires, les témoignages ou d’autres moyens de preuve”, selon les propos de Me Mehdi El Wadi, avocat au barreau de Rabat.

Le même avocat ajoute que la situation juridique est le facteur déterminant de la protection dont bénéficie ou non le travailleur étranger, car la loi marocaine ne reconnaît que les migrants disposant d’une carte de séjour en règle. En cas d’intégration au marché du travail, la loi leur garantit les mêmes protections dont bénéficie le salarié marocain, que ce soit en matière de déclaration à la Caisse nationale de sécurité sociale, de couverture santé, ou de protection en cas de licenciement ou de rupture de la relation de travail — sous réserve de différences de forme dans les procédures relatives à l’établissement du contrat, telles que le visa, le contrat type, et les démarches administratives effectuées au niveau du ministère des Affaires étrangères, à titre d’exemple non exhaustif.

Quant à l’emploi des migrants en situation irrégulière, il n’a — selon le même avocat — aucun fondement légal, et n’est pas considéré comme contraignant du point de vue du droit marocain. Le Code du travail prévoit également des sanctions liées à l’emploi irrégulier ou illégal d’étrangers, notamment l’article 121, qui prévoit des amendes à l’encontre de l’employeur en cas d’infraction, celui-ci étant sanctionné pour avoir employé un étranger sans respecter les procédures légales en vigueur.

Un arsenal juridique, des droits bafoués

Sur le plan juridique, le Maroc dispose d’un arsenal légal encadrant le domaine des droits des migrants résidant dans le Royaume. La Constitution marocaine dispose que les étrangers jouissent des libertés fondamentales reconnues aux citoyennes et citoyens marocains, en vertu de l’article 30, qui consacre les droits civils et politiques des migrants, tandis que l’article 9 garantit la liberté de circulation et d’installation sur l’ensemble du territoire du Royaume, permettant aux migrants en situation régulière de se déplacer et de résider librement.

Par ailleurs, la loi 65.00 relative à la couverture médicale de base consacre un ensemble de principes fondamentaux concernant les citoyens comme les étrangers résidents, tels que le principe d’égalité, de non-discrimination, et de non-discrimination à l’embauche fondée sur la race ou le sexe — des principes qui puisent leur légitimité dans le système international, y compris les conventions internationales ratifiées par le Maroc.

Marie et Ahmed ne sont pas des cas isolés dans une réalité qui ne cesse de se détériorer, laissant présager des conséquences négatives sur la sécurité et la stabilité. On ne peut nier les acquis réalisés par le Maroc en matière de protection sociale, tels qu’inscrits dans la Constitution, ni les résultats de la Stratégie nationale d’immigration et d’asile en tant qu’approche humaine, fondée sur les droits et le développement. Mais, en contrepartie, certaines catégories n’ont pas encore bénéficié des fruits de ces acquis.

Le nombre de travailleurs migrants dans le “marché noir” n’a pas encore atteint des chiffres alarmants, mais le journaliste spécialisé dans les questions migratoires, Salaheddine Lemaizi, affirme que ce nombre est en augmentation constante, et que cette main-d’œuvre se régionalise dans différentes villes du Maroc, en raison des nombreux chantiers d’infrastructures. 

Cesser de chercher des solutions efficaces n’est pas une option acceptable, alors que le phénomène de l’emploi des migrants dans de multiples secteurs ne cesse de croître. La plupart des secteurs qui attirent les migrants, comme le bâtiment, comportent des risques considérables, laissant les travailleurs exposés à des situations dramatiques en cas d’accidents liés à la nature du travail.

Selon les acteurs du domaine migratoire, les procédures suivies en cas de constatation d’infractions — à travers l’amende infligée aux employeurs — ne suffisent pas à endiguer le phénomène. Les autorités gouvernementales devraient mettre en place une stratégie claire garantissant les droits des travailleurs, en réformant le cadre juridique afin d’assurer les droits de cette catégorie de migrants et de rompre avec les pratiques actuellement en vigueur.

*La version originale de cet article est parue en langue arabe, disponible sur ce lien : 

*Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet « Droits et Égalité » de l’organisation Article 19.”

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