Sebta : Après l’exode, les arrestations et les disparitions
Réunies en point de presse le 7 août à Rabat, l’AMDH et la Coordination européenne pour les droits humains au Maroc dénoncent un bilan humain du drame de Sebta bien plus lourd que les chiffres officiels, entre corps disparus, familles sans nouvelles et arrestations en série.
« Une crise d’État, un échec des politiques »
Pas de trêve estivale pour l’Association marocaine des droits humains (AMDH). Alors que le bilan humain du drame de Sebta occupée continue de s’alourdir, la présidente de l’association et ses équipes ont, tout au long de l’été, collecté informations et témoignages avec l’appui de leurs sections du nord du pays. Le 7 août 2026, au siège de l’AMDH à Rabat, l’organisation a tenu un point de presse conjoint avec la Coordination européenne pour les droits humains au Maroc afin de livrer de nouveaux éléments sur les évènements du 30 et 31 juillet.
« Le drame de Sebta, c’est une crise d’État et un échec des politiques. »
— Souad Brahma, présidente de l’AMDH
« Quand la mer devient plus accueillante que sa terre natale, c’est l’heure de s’arrêter et de se poser de nombreuses questions. Le drame de Sebta, c’est une crise d’État et un échec des politiques. C’est une perte de repères », a lancé Souad Brahma, présidente de l’AMDH, en ouverture de cette conférence de presse estivale exceptionnelle.
Après l’exode massif du 30 et 31 juillet, l’État marocain est passé à l’étape de la criminalisation des tentatives de passage. Une crainte domine désormais : celle d’une répétition du scénario le 15 août.
Un bilan humain occulté par le silence officiel
Dans leur déclaration commune, l’AMDH et la Coordination constatent : « Les conséquences humaines ont été dramatiques. » Face aux données officielles, très en retrait, les deux organisations opposent leur propre décompte, établi sur le terrain avec le concours d’autres structures de défense des droits humains : au moins 140 personnes auraient perdu la vie, un bilan auquel s’ajoutent des disparus et des blessés dont le nombre reste, à ce jour, incertain.
À la mosquée, de nombreuses familles demeurent dans l’attente d’informations sur le sort de leurs proches. L’AMDH et la Coordination pointent l’absence d’une communication officielle efficace à destination de ces familles, ainsi que l’insuffisance de l’accompagnement sanitaire, psychologique et social des personnes reconduites — des manquements qui, selon les deux organisations, aggravent la tragédie.
Le mystère des corps de la morgue de Tétouan
Membre bureau central de l’AMDH et président de la section de Tétouan, Achraf Maymoun apporte des précisions troublantes. Selon lui, la morgue de Tétouan compterait 21 corps, contre 11 seulement selon les déclarations officielles. Dix d’entre eux seraient ceux de personnes originaires d’Afrique subsaharienne.
« Des ambulances sortaient de Sebta. Transportant quoi, au juste ? »
— Achraf Maymoun, AMDH
« J’étais à la frontière entre le Maroc et Sebta occupée. J’ai constaté que des ambulances sortaient de Sebta. Transportant quoi, au juste ? Nous avons des doutes et des craintes qu’il s’agisse de corps repêchés en Espagne que le Maroc récupère », interroge Achraf Maymoun.
À ce stade, le Maroc n’a engagé aucune opération de collecte ou de recherche de corps en mer. L’AMDH dit pourtant disposer de témoignages de personnes affirmant avoir nagé au milieu des morts. Le passage maritime de Tarajal, particulièrement exigu, a vu transiter des milliers de personnes en l’espace de quelques heures seulement.
Arrestations : la crainte d’un procès inéquitable
Le point de presse a aussi permis de dresser un état des lieux des arrestations. L’AMDH recense neuf arrestations, dont cinq concernent des mineurs. Une autre vague, plus large, porte sur 50 personnes, dont des chauffeurs de taxi : leur procès doit s’ouvrir les 10 et 11 août. Dans ce contexte tendu, l’association dit craindre que ces procès ne se tiennent pas dans des conditions équitables.
En clôture de la conférence, Souad Brahma a réitéré l’appel de l’AMDH « à l’ouverture d’une enquête globale et indépendante, pour identifier les responsabilités et les circonstances de ces faits », ainsi qu’à la qualification juridique des conséquences de ces actes.
« La vie des êtres humains, marocains ou autres, ne peut être une équation dans une transaction politique. La vie des Marocains est notre priorité et ne peut faire l’objet d’un marchandage », a-t-elle insisté.
L’AMDH signale enfin la difficulté d’établir un suivi précis des poursuites judiciaires en cours, en raison de la grève des avocats.
