À Ben Smim, privatisation, sécheresse et pauvreté
L’eau de source de Ben Smin a été privatisé au profit d’une entreprise d’embouteillage de l’eau minéral sous la marque Ain Ifrane. Quinze ans après le début de cette exploitation les habitants font le bilan des promesses de l’investisseur. Reportage.
Ben Smim (200 km à l’est de Rabat), est une commune rurale faisant partie de la Province d’Ifrane, et est située à 6 km d’Azrou et 12 km d’Ifrane. Niché au cœur de l chaine montagneuse du Moyen Atlas, connue pour son climat frais et ses forêts de cèdres, C’est cun lieu apprécié pour sa nature et le tourisme rural, faisant partie de la région administrative de Fès-Meknès. La région offre un paysage en carte postale, d’un « Maroc authentique » qui reste pauvre, oublié du développement économique et social. L’une des nombreuses richesses de cette zone, est son eau douce, cristalline et minérale. À Ben Smim, l’eau de la source Aghbalou Amekrane fait l’objet d’une exploitation à haut niveau de profit et faire impact social.
Les camions remorques passent par l’usine de jour comme de nuit pour récupérer l’eau de source.
La commune de Ben Smim connait une croissance démographique continue depuis une décennie. Selon le Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH), la population est passée de 4000 personnes en 2014 à 6704 personnes en 2024, Dans cette commune, une source d’eau naturelle fait l’objet d’une exploitation industrielle de la part de la Société Euro-Africaine des Eaux (E.A.E), qui détient une concession de l’exploitation de la source originelle de Bensmim depuis 2001, cette eau est commercialisée sous la marque Ain Ifrane. Une concession obtenue auprès de l’agence du Bassin de Sebou, la commune rurale de Bensmin et les services du ministère de la Santé. Cette exploitation industrielle a fait l’objet de contestations des habitants lors de son annonce en 2006 et 2007. Aujourd’hui, les promesses du développement de cette zone par l’arrivée de cet investisseur, se sont avérées vaines. La commune continue de vivre à la marge du développement humain, et ce, malgré un potentiel économique et environnemental considérable.
Paradoxe n°1 : Riche nature, pauvre territoire
Nous sommes sur la route nationale n°13 en ce mois de juillet 2025. Nous nous approchons de la commune de Ben Smim. La route est en chantier. A 1650 mètres d’altitude, entre montagnes et forêts de cèdres ou et de chênes verts, nous entrons dans le territoire du Parc national d’Ifrane, immense espace naturel frappé par la sècheresse depuis trois ans. Le nouveau barrage de Michlifen, construit sur l’oued Bensmim en 2019 est désormais opérationnel. Un bassin artificiel de 1,5 million de cubes d’eau, servant à irriguer les terres agricoles et… Michlifen Golf & Country Club, club de Golf de l’hôtel du même nom. C’est le premier signe du paradoxe dans cette région si riche en ressources naturelles cependant pauvre en matière de développement humain.
A l’entrée de ce que l’on peut appeler centre de la commune, un urbanisme anarchique a pris forme sur les collines du village.
A l’entrée de ce que l’on peut appeler centre de la commune, un urbanisme anarchique a pris forme sur les collines du village. Des maisons de deux étages ont été érigées sans réel planification ou plan d’assainissement. La majorité des routes au sein du centre de la commune ne sont pas goudronnées. D’un petit village, « Zaouia » comme l’appellent les habitants. Celui-ci s’étend pour défigurer le paysage naturel. Près de la grande mosquée de la commune se trouve le mausolée de la « Zaouia », lieu vénéré par les habitants et signe de la fierté d’appartenir à cet espace, là, une plaque indique « L’association des Chourfas de Zaouia de Ben Smim ». Non loin de la mosquée, une petite fontaine a été construite faisant office de rond-point. La fontaine d’eau est sèche. Le paysage qu’offre le centre de la commune en cet été, est à l’image de l’ensemble de la province notamment dans ses zones rurales comme le décrit le chercheur. « La province d’Ifrane est caractérisée par une richesse de ressources naturelles à préserver (Parc National, cédraie, parcours collectifs). Elle est connue pour ses conditions climatiques difficiles et pénibles, caractérisée par une population modeste ayant une accessibilité limitée aux services, et un environnement naturel diversifié mais fragilisé par les activités humaines », écrit Safae Hachami, enseignante chercheure dans un article scientifique, paru en 2024.
« L’eau se fait rare. Nous devons cultiver à tour de rôle chaque année, car l’eau n’arrive plus chez tous les agriculteurs ».
Paradoxe n°2 : Coupures d’eau au réservoir du Maroc
Il est 14h, au centre de la commune. Durant cette canicule, point l’ombre d’un habitant. La population se réfugie chez elle en ce début d’après-midi. Nous frappons à la porte de Moulay El Mehdi Meskini, président de l’association d’El Karama pour l’eau potable et le développement durable à Ben Smim. Cette ONG locale a la lourde tâche d’assurer l’approvisionnement en eau potable pour les habitants. Deuxième paradoxe : Bien que la région compte l’un des plus importants réservoirs d’eau du pays, les habitants de Ben Smim ont souffert durant des années d’un accès difficile à l’eau chez eux. L’association tente de répondre à ce besoin, tant que mal.
« Nous sommes une association qui travaille en parfaite harmonie avec les autorités locales et les habitants. Nous avons la mission de gérer l’eau dans notre village. Notre rôle est de veiller à un usage raisonné, réduire le gaspillage, d’autant plus que cette eau se fait rare dans notre région et même partout dans le monde », déclare Meskini avec un ton prudent.
Un accord d’exploitation de la source signée en 2007 par le ministère de l’Equipement, l’agence du bassin de Sebou et la commune rurale de Ben Smim. Cet accord prévoit une répartition tripartite entre trois bénéficiaires : La société industrielle exploitant la source (3 litres/seconde) ; l’association en charge d’exploiter l’eau destinée à l’irrigation agricole et l’association en charge de l’eau potable. Cette dernière structure n’a pas été active, et les habitants n’ont pu avoir accès à l’eau pour leur propre usage que récemment.
Les membres de l’association d’El Karama pour l’eau potable et le développement durable à Ben Smim, ont relancé leur association pour assurer un accès régulier à cette source pour les habitants. « Nous avons construit un réservoir d’eau qui reçoit l’eau gravitaire provenant de la source, et avons reconstruit un canal liant ce réservoir à la source », explique à ENASS.ma, M. Meskini.
Les habitants subissent ces dernières années de multiples coupures d’eau.
La région et ses habitants ont subi dans la même mesure les effets de la sécheresse ces dernières années. C’est le troisième paradoxe : bien que la région dispose d’un réservoir d’eau important et la poursuite de l’exploitation de la source par l’unité industrielle, les habitants subissent ces dernières années de multiples coupures d’eau. « À la suite de la longue sècheresse de plus de sept ans, nous avions dû faire des coupures d’eau. Les années précédentes nous étions obligées de faire deux coupures d’eau par jour. La première de minuit à 7 heures du matin puis à partir de 13h de l’après-midi. Dieu merci avec les précipitations de cette année, nous sommes sortis graduellement de cette crise », détaille M. Meskini.
Pour ce dernier le vrai danger serait le passage sous le giron de l’ONEE ou de nouvelles sociétés multiservices. Après avoir perdu le contrôle sur l’accès à la source, les habitants veulent au moins garder la gestion de leur eau potable. Pour cette raison, l’association présidée par M. Meskini s’organise et montre patte blanche à tout le monde. « Nous demeurons mobilisés pour une gestion raisonnable de l’eau. Pour se faire, les maisons disposent désormais de compteurs pour mesurer la consommation de chaque foyer et éviter le gaspillage de l’eau. Les habitants raccordés à l’eau, payent une redevance de 50 DH qui demeure symbolique. L’association utilise ces ressources pour assurer le service et notamment les travaux de réfection des canalisations qui peuvent tomber en panne comme se fut le cas l’hiver dernier. « Nous avions dû réparer par nos propres moyens une grosse fuite des canalisations. Ces travaux nous ont couté 3000 DH », explique M. Meskini. Dans son propos, peu de place à la critique de la société et de son projet industriel.
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Les effets de sécheresse et la raréfaction de l’eau de source se font sentir sur l’agriculture : « Les agriculteurs sont obligés de se relayer chaque saison pour cultiver leurs terres en raison de la baisse de l’eau d’irrigation », regrette un habitant de Ben Smim, rencontré lors de notre reportage. Ces difficultés poussent une partie des paysans à vendre leurs terrains à des néo-ruraux qui viennent installer leurs résidences principales ou secondaires dans une zone aux paysages magnifiques. Dix sept ans après le début de l’exploitation de la source d’eau par la société EAU, les effets du développement sur la région demeurent limités. Les habitants et la région continuent de subir les effets des changements climatiques. Les voix qui ont contesté ce projet entre 2007 et 2008, avaient-elles raison de refuser ce projet d’exploitation de la source d’eau ?
Dans les ruelles du centre de Ben Smim, peu d’habitants souhaitent nous parler de leur point de vue sur la relation avec « Charika » (la société). Sur ce sujet, les voix se taisent et renvoient presque tous vers l’association de M. Meskini, désormais interlocuteur des autorités sur ce dossier. Le souvenir de la mobilisation citoyenne et populaire qu’avait connu le village entre 2006 et 2008 est enfoui dans la mémoire collective, comme un traumatisme. Le passif est lourd.
À qui appartient l’eau ?
Tout commence en 2001, un « investisseur » français du nom de M. Nicolas Antaki, se présente dans ce village pour faire l’acquisition des droits d’exploitation des 60% de l’eau de source. Ces parts sont détenues par l’Etat, le reste (40%) est géré et exploité par les habitants (eau potable et agriculture) à travers l’assemblée des notables et les ayant droits de la tribu de Ben Smim. « Cet investisseur français prétend avoir obtenu toutes les autorisations nécessaires pour construire une usine dans le village, afin de mettre en bouteille l’eau de source qui s’y trouve, à des fins commerciales, pour le compte d’une société appelée « Euro-Africaine des eaux » », indique un article de l’association altermondialiste ATTAC Maroc qui documente cette affaire depuis 2007.
Selon ce mystérieux « investisseur », cette société obtient une concession de 30 ans d’exploitation de la part de l’État, qui en détient 60 %. Le PV de cet accord est signé par les représentants des habitants. La légitimité et la représentativité de ces derniers sont fortement contestées par les habitants. Une partie de la Jamâa se soulève contre la concession. « Les habitants du village, conscients du danger que représente cette opération pour leur subsistance et celle de leurs familles, se sont opposés avec acharnement à ce projet, en organisant des marches de protestation et des sit-in », documente ATTAC Maroc.
Depuis 2007 une mobilisation nationale voit le jour. Une vingtaine d’associations, syndicats, organisations internationales et environnementales soutiennent les habitants dans leurs causes. Des marches et sit-in sont organisées notamment le 30 mars 2008 et le 18 janvier 2009. Les autorités choisissent, comme à l’accoutumée, la voie de la criminalisation de cette lutte populaire. « Les habitants ont été battus, insultés et ont été victimes d’une intervention violente des forces répressives. Plusieurs habitants ont été arrêtés et poursuivis devant les tribunaux d’Azrou et de Meknès », dénonce un communiqué collectif datant de janvier 2009.
Un des détenus sera le symbolique de cette mobilisation, il s’agit de Moulay Tahiri, une personne âgée et membre de la Jamâa qui a refusé de signer l’accord avec l’investisseur. Son incarcération avec 11 autres habitants continue de laisser un gout amer parmi les habitants. La protestation fut historique. « La mobilisation ayant buté sur plus grand que nous. Nous n’avons pas compris que c’était une décision qui venait d’en haut et qui dépassait le niveau local. Donc le message était NON à la protestation », se rappelle un habitant rencontré qui requière l’anonymat. Dix sept ans après le début de cette exploitation, les craintes des habitants en matière de disponibilité d’eau sont-elles arrivées à se justifier ? Le refus des habitants a-t-il été exagéré ? Qui est derrière cette entreprise ?
Paradoxe n°3 : Bénéfices à la hausse, développement en berne
Les craintes des associations que la Société Euro-Africaine des Eaux (EAE) ne soient qu’une société de façade d’un acteur plus grand se sont avérées justes. À quelques semaines du début de l’exploitation en grande pompe et avec un renfort d’un voyage de presse, EAE est cédée à la Société des Boissons du Maroc (SBM), Brasserie du Maroc. En 2023, nouveau changement de tour de table pour EAE, SBM qui se retirent et cèdent EAE au groupe marocain Mutandis (via sa filiale Distra). L’acquisition est d’une valeur de 380 millions de dirhams. La source d’Ain Ben Smim est désormais un actif financier au sein du groupe détenu par l’ex-ministre et homme d’affaires Adil Douiri. EAE affichait une excellente santé financière en 2022 avec un chiffre d’affaires de 240 millions de DH, et un résultat net courant de 25 MDH.
Avant le démarrage, EAE prévoyait de conditionner 100 millions de litres d’eau par an dans des bouteilles. Selon ATTAC Maroc, ce scénario optimiste s’est fait « sans tenir compte de la diminution évidente des réserves de l’eau de sources ces dernières années, estimée à 30 % pour la période comprise entre 1986 et 2000 pour atteindre aujourd’hui un débit compris entre 10 et 20 litres par seconde ». Les années de sécheresse consécutives, et ce depuis 2020 confirment la baisse des ressources en eaux disponibles partout au Maroc.
Face à ces paradoxes, la situation à Ben Smim, relance un débat crucial sur la propriété de l’eau, la légitimité de sa privatisation et les personnes habilitées à prendre de telles décisions, soit (les autorités, les élus, les anciens, etc.) et le rôle de l’Etat dans la régulation de cette activité…