Quand l’agroécologie défie les pesticides
L’agriculture marocaine est à un tournant. Longtemps tournée vers l’intensification et la productivité à tout prix, elle se heurte aujourd’hui à ses limites. Des acteurs associatifs posent les bases d’une autre agriculture face à l’urgence écologique. Reportage, PARTIE 3.
| Par Dounia Z. Mseffer
« Vers une Agriculture Durable » est une série de trois reportages réalisés par la journaliste indépendante Dounia Z. Mseffer, en partenariat avec Heinrich Böll Stiftung Maroc. La série de Podcasts issue de ces reportages est une production de Les Bonnes Ondes et HBS au Maroc. Les versions originales sont disponibles ici sur le site de la Fondation ou sur le site des Bonnes Ondes (insérer les liens ci-dessous).
https://ma.boell.org/fr/serie-podcasts-vers-une-agriculture-durable-slslt-bwdkast-nhw-zrat-mstdamt
https://www.lesbonnesondes.ma/post/pesticides
Les conséquences sur l’environnement et la santé des petits agriculteurs et des travailleuses agricoles, comme en témoignent les femmes du Gharb, où les fruits rouges et les arbres d’avocats s’alignent à perte de vue, sont dramatiques. Maladies et souffrances marquent le quotidien de celles et ceux qui, jour après jour, s’exposent aux produits chimiques. Leurs témoignages, difficiles à recueillir, révèlent un système d’exploitation où le profit prime sur la santé et la dignité humaine et sont un appel à l’action.
Face à ce constat alarmant, l’agroécologie apparaît comme une alternative crédible. Avec ses principes de respect des écosystèmes et de valorisation des savoirs locaux, elle permet de produire des aliments sains tout en préservant la biodiversité, la fertilité des sols et la santé des agriculteurs et des travailleuses agricoles. Et des initiatives comme celle du Réseau des Initiatives Agroécologiques au Maroc (RIAM) montrent que cette transition est parfaitement possible. Mais, cette pratique agricole durable ne pourra se développer pleinement sans une véritable prise de conscience, et un soutien fort des politiques et des décideurs. L’avenir de notre agriculture, et de notre société toute entière, en dépend.
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Des solutions durables, c’est possible !
Au Maroc, plusieurs associations œuvrent sur le terrain depuis des années pour promouvoir des pratiques agricoles plus durables.
Au Maroc, plusieurs associations œuvrent sur le terrain depuis des années pour promouvoir des pratiques agricoles plus durables telle que Terre & Humanisme Maroc qui, à partir de 2001, travaille au renforcement de l’autonomie des paysans, femmes et hommes, en les accompagnant vers une production agricole durable tout en valorisant les terroirs de l’agroécologie. Depuis 2013, le Réseau des Initiatives Agroécologiques (RIAM) se positionne en fer de lance de cette transition vers un modèle agricole plus durable et respectueux de l’humain et de la nature. Créé officiellement en 2015, cette plateforme rassemble plus de 100 acteurs (agriculteurs, consommateurs, coopératives, associations…) engagés dans la promotion de l’agroécologie comme alternative durable. Ses objectifs sont de : faciliter la communication et la collaboration entre les acteurs de l’agroécologie à travers l’échange d’informations, la capitalisation d’expériences et la co-construction d’une vision partagée ; soutenir le développement des initiatives agroécologiques en leur offrant visibilité, reconnaissance et accès aux ressources nécessaires à leur réalisation, tout en renforçant les compétences des acteurs de terrain ; et enfin, sensibiliser le grand public et les décideurs à l’urgence de la transition agroécologique, en mettant en avant ses bénéfices pour la santé, l’environnement et l’économie locale.
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R. Mehdioui : « Même si les rendements par culture peuvent être légèrement inférieurs, la diversité des cultures en agroécologie permet une récolte globale plus abondante et surtout, elle préserve la fertilité des sols, un capital essentiel pour l’avenir ».
En réponse à ceux qui remettent en question la viabilité économique de l’agroécologie, la jugeant peu profitable, Rachida Mehdioui, présidente du RIAM et consultante en environnement, agriculture et développement durable, affirme avec conviction que « l’agroécologie, est rentable et a l’avantage d’être durable », comparant cette pratique à l’agriculture conventionnelle, souvent critiquée pour ses impacts environnementaux. « Même si les rendements par culture peuvent être légèrement inférieurs, la diversité des cultures en agroécologie permet une récolte globale plus abondante et surtout, elle préserve la fertilité des sols, un capital essentiel pour l’avenir », dit-elle.
En effet, l’économie réalisée sur les intrants chimiques, comme les engrais et les pesticides, compense largement le besoin accru en main-d’œuvre dans les fermes agroécologiques. De plus, les prix des produits agroécologiques, plus stables, deviennent de plus en plus attractifs face à l’inflation des produits conventionnels.
R. Mehdioui : « Ce sont les consommateurs, de plus en plus soucieux de leur santé et de l’environnement, qui nous permettent de convertir les agriculteurs à l’agriculture écologique ».
Selon Rachida, ainsi que des agriculteurs convertis à l’agroécologie depuis des années, tel que Jihad El Malih co-fondateur de la ferme Facyla, la réussite de l’agroécologie repose également sur la mise en place de circuits de commercialisation efficaces. C’est dans ce sens que le RIAM a mis en place des initiatives comme les marchés paysans éco-solidaires, créés à Rabat, Mohammedia, Casablanca et Marrakech, qui offrent de nouveaux débouchés aux producteurs et garantissent l’accès à des produits sains et de qualité pour les consommateurs. « Ce sont les consommateurs, de plus en plus soucieux de leur santé et de l’environnement, qui nous permettent de convertir les agriculteurs à l’agriculture écologique », observe Rachida, soulignant une demande de plus en plus croissante pour des produits issus de l’agroécologie.
Le programme IHYAE : Stimuler l’Emploi et la Transition Agroécologique au Maroc
« La logique productiviste à tout prix ne marche plus. Il est temps de repenser notre modèle agricole ».
Le gouvernement marocain, longtemps focalisé sur l’agriculture biologique, commence à reconnaître l’importance de l’agroécologie. Le plan Green Generation et des programmes comme le Programme de Revitalisation des Territoires Ruraux par l’Emploi et l’Entrepreneuriat Agricole et Para-Agricole au Maroc (IHYAE), qui visent à encourager l’agriculture durable, témoignent de cette évolution. En effet, lancé, en décembre 2023, dans la région de Fès-Meknès par le Ministère de l’Agriculture, de la Pêche Maritime, du Développement Rural et des Eaux et Forêts (MAPMDREF) du Maroc, le programme IHYAE entend stimuler l’entrepreneuriat agricole, l’emploi des jeunes et la transition agroécologique au niveau local. Avec un investissement total de 170,6 millions d’Euros, le programme IHYAE, financé par l’Agence française de développement (AFD) et l’Union européenne (UE) jusqu’en 2027, est mis en œuvre dans trois régions : Fès-Meknès, Souss-Massa et l’Oriental. L’objectif étant de contribuer au développement d’une agriculture familiale résiliente, face au changement climatique, basée sur des pratiques agroécologiques. Le programme mise aussi sur l’animation territoriale avec des animateurs chargés d’identifier les besoins locaux et de construire des projets avec les populations cibles. Un appel à manifestation d’intérêt pour encourager l’agroécologie dans le cadre du Programme IHYAE a été lancé, en avril 2024 en marge de la 16e édition du Salon International de l’Agriculture au Maroc (SIAM), par le MAPMDREF, avec l’AFD et l’UE. « Le gouvernement commence à prendre conscience petit à petit que sans l’agroécologie, nous courons à la catastrophe », affirme Rachida, pleine d’espoir quant à la mise en place prochaine d’un cadre légal pour soutenir cette pratique. « C’est l’une des solutions les plus prometteuses pour atténuer et s’adapter aux changements climatiques qui menacent déjà la sécurité alimentaire du pays », poursuit-elle. En effet, ce type d’agriculture durable s’impose comme une nécessité car elle favorise la résilience des écosystèmes agricoles grâce à la plantation d’arbres, et à l’utilisation de semences adaptées libres de droit et reproductibles, plus résistantes aux conditions climatiques changeantes. « Nous sommes dos au mur : soit nous prenons les bonnes décisions et nous nous tournons vers l’agroécologie, soit nous abandonnons l’agriculture », avertit Rachida qui appelle à une prise de conscience collective et à une action rapide pour préserver les sols, l’eau et la biodiversité. « La logique productiviste à tout prix ne marche plus. Il est temps de repenser notre modèle agricole. Et si nous n’optons pas pour la durabilité, nous ne pourrons plus rien produire. Je suis intimement convaincue que l’agroécologie pourra assurer la sécurité et la souveraineté alimentaire du pays. C’est l’avenir de l’agriculture marocaine. Et Il est de notre responsabilité à tous et toutes de préserver nos ressources : l’eau, la terre et la biodiversité. Décideurs, agriculteurs, consommateurs, producteurs, et commerçants », conclut-t-telle.
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« Je suis intimement convaincue que l’agroécologie pourra assurer la sécurité et la souveraineté alimentaire du pays. C’est l’avenir de l’agriculture marocaine ».
En effet, face aux défis croissants du changement climatique et de la raréfaction de l’eau, l’agroécologie apparaît comme une solution porteuse d’espoir, un chemin vers un avenir où la santé et la dignité humaines ne seront plus sacrifiées au profit économique. Mais combien de Khadija, de Yousra, de Malika, et de tant d’autres, devront encore payer le prix fort de l’agriculture intensive avant que le Maroc ne s’attaque résolument au fléau de l’utilisation excessive et abusive des pesticides, et mette fin à cette tragédie silencieuse ? Le temps presse !
« Et Il est de notre responsabilité à tous et toutes de préserver nos ressources : l’eau, la terre et la biodiversité ».
| Encadré Le SPG : la certification participative au service de l’agroécologie marocaine En 2018, le Réseau des Initiatives Agroécologiques (RIAM) avec l’appui du CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) et de la FCAMDD (Fondation Crédit Agricole du Maroc pour le développement durable), met en place un système novateur pour garantir la qualité des produits issus de l’agroécologie : le Système Participatif de Garantie (SPG), labellisé « Agroécologie Maroc ». Cette certification est bien plus qu’un simple label. C’est une démarche participative qui implique tous les acteurs de la chaîne alimentaire : producteurs, consommateurs, et distributeurs. Ensemble, ils définissent les critères de qualité, les procédures de contrôle et les décisions de certification. Grâce à leurs connaissances techniques, les producteurs vérifient et contrôlent les pratiques agroécologiques alors que les consommateurs garantissent la neutralité du contrôle. « C’est un système basé sur la confiance, les échanges et le partage de connaissances. Les visites de contrôle sont aussi un moment d’échanges humains et de savoir-faire important », explique Rachida Mehdioui, présidente du RIAM. Ce système se distingue de la certification par tiers, souvent coûteuse et complexe pour les petits producteurs. Il est particulièrement adapté aux marchés locaux et aux circuits courts, où la relation de proximité entre producteurs et consommateurs favorise la transparence et la confiance. La labélisation des fermes a débuté en 2018 dans le cadre d’une phase pilote de mise en œuvre du SPG dans la région de Rabat auprès de 16 agriculteurs, puis elle s’est étendue à d’autres régions. Aujourd’hui, 60 agriculteurs et agricultrices dans quatre régions, Rabat, Casablanca, Marrakech et Tiznit, sont certifié.e.s SPG. Cependant, si cette certification est reconnue et adoptée dans de nombreux pays à travers le monde, au Maroc, malgré son dépôt auprès de l’OMPIC (Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle) et les efforts du RIAM pour sensibiliser les institutions à travers divers événements, le SPG Agroécologie Maroc n’a pas encore obtenu de reconnaissance officielle de la part des autorités. « Le Ministère de l’Agriculture est conscient de l’existence de ce label, mais en l’absence d’une législation spécifique sur l’agroécologie, sa reconnaissance officielle reste en suspens », précise Rachida. Malgré ce manque de reconnaissance formelle, le RIAM ne baisse pas les bras : les discussions avec les institutions se poursuivent et il reste convaincu que la reconnaissance officielle du SPG Agroécologie Maroc, tant attendue, finira par arriver. « Cela permettrait de valoriser davantage les pratiques agroécologiques et de renforcer la confiance des consommateurs dans les produits issus de ce mode de production durable », dit Rachida. |
| ENCADRE Les semences paysannes : un trésor menacé Au Maroc, le Réseau des Initiatives Agroécologiques (RIAM) s’engage dans une véritable course contre la montre pour préserver et valoriser les semences paysannes, véritables trésors de l’agriculture locale. Face à la domination des grandes sociétés semencières et à la dépendance aux intrants chimiques, le RIAM mise sur l’autonomie et la souveraineté alimentaire. « Il existe une multitude de semences résilientes, libres de droit et reproductibles, adaptées à nos terroirs », explique Rachida Mehdioui, présidente du RIAM. « Nous nous efforçons de recenser ces semences paysannes, utilisées depuis des générations par nos agriculteurs, et de les préserver ». Le RIAM travaille en étroite collaboration avec des instituts de recherche tels que l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) et The International Center for Agricultural Research in the Dry Areas (ICARDA), qui disposent de banques de semences. « Nous espérons que cette collaboration se développera davantage, afin que nos semences paysannes puissent être caractérisées génétiquement par des chercheurs», poursuit-elle. L’enjeu est de taille en effet : il s’agit de garantir l’indépendance des agriculteurs et de préserver la biodiversité agricole. Mais, le combat du RIAM est aussi un combat contre un système agricole dominant, où certaines semences, selon Rachida, sont “programmées” pour développer des maladies, obligeant les agriculteurs à acheter des produits chimiques. « Les semences vendues par les grandes sociétés ne sont pas reproductibles. Cela crée une dépendance vis-à-vis de ces entreprises et favorise l’utilisation d’intrants chimiques, qui peuvent nuire à la santé et à l’environnement. », déplore Rachida. Aussi, le RIAM encourage et forme les agriculteurs à multiplier leurs propres semences, pour retrouver leur autonomie et assurer leur souveraineté alimentaire. « Nous travaillons sur la création d’une banque de semences dans plusieurs régions du Maroc. C’est un travail de longue haleine, mais essentiel pour l’avenir de notre agriculture. Les semences paysannes sont bien plus que de simples graines. Elles représentent un patrimoine culturel et agricole inestimable, un gage de résilience face aux changements climatiques et un levier majeur pour assurer la souveraineté alimentaire. Le RIAM se bat pour que ce trésor ne soit pas perdu, pour que l’agriculture marocaine retrouve son autonomie et sa dignité », affirme Rachida avec conviction. |
| Encadré Une jeune pousse verte au cœur du Maroc aride C’est suite à un voyage à vélo de 12.000 km à travers le Maroc, que Jihad El Malih, un ancien informaticien, décide en 2016 de troquer son écran d’ordinateur pour la terre fertile du Moyen Atlas. Avec sa femme, il reprend une ferme d’un hectare à Tiflet, baptisée Facyla, signifiant « jeune pousse » en arabe. Le terrain est aride, dégradé, mais leur vision est claire: créer un modèle d’agriculture durable et respectueux de l’environnement. Après deux ans d’efforts, les premières plantations voient le jour. Un système agroforestier est mis en place, où légumes et arbres fruitiers cohabitent harmonieusement. Petit à petit, la biodiversité revient, attirée par cet écosystème en plein renouveau. La terre aride s’est transformée en un sol fertile, capable de retenir l’eau. Les besoins en irrigation ont diminué, certains arbres n’ayant même plus besoin d’être arrosés. Aujourd’hui, Facyla est bien plus qu’une exploitation agricole. Labellisée SPG (Système Participatif de Garantie) « Agroécologie Maroc », elle est devenue un lieu d’apprentissage, d’expérimentation et de partage. Des formations, des conseils et un suivi technique sont proposés aux agriculteurs souhaitant se convertir à l’agroécologie. Jihad ne compte pas s’arrêter là. Il a récemment acquis une nouvelle ferme de deux hectares où il projette d’intégrer de nouveaux systèmes plus durables, dont une forêt comestible et une zone dédiée à l’agriculture syntrophique, une méthode qui permet de créer un microclimat stable et de cultiver durablement. En parallèle, un écocentre est en construction pour servir de lieu de formation, de transformation et de valorisation des produits éco-agricoles. Pour Jihad, la clé de la réussite réside dans la diversification des cultures et la capacité à commercialiser les produits de manière efficace. Le maraîchage, avec plus de 200 ou 300 variétés de légumes et de fruits cultivés, lui assure une production variée et régulière. La culture d’arbres fruitiers, bien qu’étant un investissement à long terme, constitue un atout majeur pour la pérennité de la ferme. L’association d’un élevage animal diversifié (volailles, moutons, vaches) et d’apiculture écologique, la création de pépinières et la commercialisation d’arbres, de plantes aromatiques et d’intérieur renforce également l’autonomie du projet et offre de nouvelles sources de revenus. « L’agroécologie et la permaculture, ce sont un ensemble de pratiques. C’est une philosophie et un mode de vie qui dépassent largement l’agriculture », précise-t-il. La création d’une communauté autour de la ferme est également un autre facteur de succès. La vente en circuit court, sans intermédiaire, lui a permis de fidéliser une clientèle et de nouer des liens forts avec les consommateurs. « Cette approche diversifiée nous a permis de créer une véritable abondance, tout en assurant un équilibre entre les dimensions sociales, environnementales et économiques. On peut générer jusqu’à 3.000 Dhs de chiffre d’affaires par semaine uniquement en légumes. Certaines fermes gagnent jusqu’à 40.000 Dhs par mois », explique Jihad. Selon lui la pandémie de la Covid 19 a permis un changement de mentalité et la création d’un mouvement citoyen. « Il faut que maintenant les politiques suivent », affirme-t-il. |