Pesticides au Maroc : le prix amer de l’abondance
Au Maroc, l’utilisation des pesticides est un sujet complexe aux multiples ramifications. Si les chiffres et les études scientifiques dressent un tableau alarmant de l’impact de ces substances sur l’environnement et la santé publique, la voix de celles et ceux qui vivent au quotidien les conséquences de l’agriculture intensive est totalement absente. Reportage. PARTIE I.
| Par Dounia Z. Mseffer
« Vers une Agriculture Durable » est une série de trois reportages réalisés par la journaliste indépendante Dounia Z. Mseffer, en partenariat avec Heinrich Böll Stiftung Maroc. La série de Podcasts issue de ces reportages est une production de Les Bonnes Ondes et HBS au Maroc. Les versions originales sont disponibles ici sur le site de la Fondation ou sur le site des Bonnes Ondes (insérer les liens ci-dessous):
L’enquête sur le site de HBS Rabat
L’enquête en format podcast sur le site des Bonnes Ondes
La peur de perdre leur emploi, la crainte des représailles, le sentiment d’impuissance face à un système qui semble les ignorer, sont autant de freins qui les empêchent de s’exprimer librement.
C’est pour cette raison que nous avons choisi de nous rendre dans la région du Gharb, au cœur de la production de fruits rouges destinés à l’exportation, pour donner la parole aux « sans voix » : ces travailleuses agricoles et ces petits agriculteurs, souvent oubliés des statistiques et des rapports officiels. À travers leurs mots, nous découvrons l’envers du décor de l’agriculture marocaine basée sur un système d’exploitation où la rentabilité prime sur la dignité humaine et la santé publique. Leurs témoignages, poignants et bouleversants, révèlent une réalité crue : des conditions de travail difficiles, une exposition aux pesticides sans protection adéquate, des maladies et des drames qui en découlent.
En mettant en avant la voix de ces femmes et à ces hommes, notre objectif est non seulement d’éclairer sur les enjeux de l’utilisation des pesticides au Maroc, mais aussi de contribuer à une prise de conscience collective et à une mobilisation en faveur d’une agriculture plus respectueuse de l’humain et de l’environnement.
Pesticides : Danger invisible
Khadija, paysanne : « On pulvérisait nous-même les pesticides sans aucune protection et des fois ».
« On pulvérisait nous-même les pesticides sans aucune protection et des fois, pendant que nous étions accroupies à planter ou à arracher les mauvaises herbes, les hommes passaient au-dessous de nous et lâchaient « sem » (poison en darija). L’odeur était insupportable. Et nous n’avions aucune idée de la dangerosité de ces produits chimiques ou leur impact sur notre santé », raconte Khadija, le visage buriné par le soleil et plus de 16 années de labeur dans les champs agricoles situés à Moulay Bousselham, dans la région de Rabat-Salé-Kénitra. Réputée pour sa production de fraises, de framboises et autres fruits rouges, et plus récemment, pour la culture de l’avocat, la région de Moulay Bousselham et ses environs se caractérisent par une agriculture intensive, dominée par de grandes exploitations tournées vers l’exportation. Comme Khadija, elles sont des milliers dans tout le Gharb à s’activer dans les fermes, courbées sous le poids des récoltes ou dans des serres étouffantes. Elles plantent, désherbent, récoltent, au rythme effréné des saisons et des exigences du marché. Elles constituent l’épine dorsale de cette industrie.
Khadija, paysanne : « Pendant que nous étions accroupies à planter ou à arracher les mauvaises herbes, les hommes passaient au-dessous de nous et lâchaient « sem » (poison en darija) ».
Pour booster la production, l’agriculture locale, comme dans toutes les régions agricoles du pays, repose fortement sur l’utilisation de pesticides, d’engrais et autres intrants chimiques. Selon l’association CropLife Maroc, une confédération regroupant les sociétés phytosanitaires agréées au Maroc, le marché des pesticides est estimé à hauteur de 2 MMDH dont 70 % est destinée essentiellement à l’usage agricole1. 45 % et 40 % des pesticides utilisées concernent, respectivement, les insecticides et les fongicides, alors que 15 % couvre les herbicides. S’agissant du type de culture, près de 44 % et 26 % concernent, respectivement, le maraîchage et les plantations et 21 % les céréales. Pour réglementer ce marché, la loi 34.18 sur les produits phytopharmaceutiques, qui remplace la loi 42.95 en vigueur depuis 1995, a été adoptée par le parlement marocain en 2021. Ainsi, tous les produits doivent être certifiés et autorisés par l’Office National de Sécurité Sanitaire des produits Alimentaires (ONSSA). Celui-ci effectue des contrôles et se charge de la surveillance des résidus de pesticides dans les produits agricoles au niveau des exploitations agricoles, du commerce – marchés de gros et grandes surfaces – et des unités de conditionnement et de stockage, pour garantir la qualité et la sécurité des produits agricoles.
Cependant, malgré ces mesures, l’application stricte des normes de protection et l’utilisation raisonnée des pesticides restent un défi constant. La pression de produire toujours plus pour répondre aux exigences des marchés d’exportation, notamment européens, pousse parfois à des pratiques douteuses, avec le risque de voir des produits refoulés aux frontières pour non-conformité aux normes sanitaires. Rien qu’en 2024, plusieurs alertes ont été émises sur des produits marocains : en mai, les autorités espagnoles ont émis une alerte concernant les poivrons en provenance du Maroc après la détection de chlorpyrifos, un insecticide dangereux non autorisé depuis 2020 dans l’Union européenne ; en mars, la présence de l’hépatite A a été détecté dans les fraises marocaines… En 2023, la présence de matières actives (flocanicamid et triadimenol) et de pesticides non autorisés dans les pastèques destinées aussi bien au marché national qu’à l’exportation a conduit à la destruction de 168 tonnes de pastèques non conformes. Et la liste est longue.
B. Kherrati : « Les pesticides tuent tout ce qui peut nuire à l’homme, et ils tuent l’homme aussi ».
Face à cette utilisation massive des pesticides au Maroc et les nombreux cas de maladies et de décès, le Dr Bouazza Kherrati, président de la Fédération Nationale des Droits des Consommateurs, dresse un réquisitoire accablant : « Les pesticides tuent tout ce qui peut nuire à l’homme, et ils tuent l’homme aussi », martèle-t-il, dénonçant l’incurie des autorités face à ce fléau qui ronge le pays. « Les pesticides sont omniprésents sur nos fruits et légumes, mais aussi dans nos villes, dans nos maisons… », explique Dr. Kherrati. En effet, toutes les études le prouvent : les pesticides sont responsables de plusieurs maladies chroniques, de cancers, de troubles neurologiques, endocriniens, hormonaux…
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Selon une étude du Centre Antipoison et de Pharmacovigilance du Maroc (CAPM)2, de 2008 à 2016, 11.196 cas d’intoxications aigues par pesticides, – soit 10,7 % de l’ensemble des cas collectés pendant la même période (toutes causes confondues) – ont été enregistrés. «Les travailleuses agricoles et les petits agriculteurs en général non formés sont en première ligne face à ces substances toxiques et souffrent d’intoxications aigues importantes. Ils/elles manipulent ces produits sans protection adéquate, ignorant souvent les dangers auxquels ils/elles s’exposent. Le problème majeur des pesticides est aussi leur persistance dans l’organisme, même à faibles doses. L’effet cumulatif est souvent ignoré, et les professionnels de l’agriculture ont tendance à nier ce principe. De plus, certaines combinaisons de substances peuvent augmenter leur toxicité », alerte le Dr Kherrati.
L’environnement, lui aussi, paie un lourd tribut. Les sols sont pollués, la biodiversité s’effondre, les ressources en eau sont contaminées. Selon le Policy Paper « Biodiversité : pourquoi le secteur privé marocain doit miser sur le «nouveau carbone» 3édité en décembre 2023 par l’Institut Marocain d’Intelligence Stratégique, plus de 600 espèces en danger ont été identifiées à travers le pays et une étude nationale sur la biodiversité estime que 1.700 espèces de la flore marocaine sont rares et/ou menacées, représentant une perte potentielle de la diversité végétale de 24 %.
Des vies brisées par les pesticides
Asphyxiée par la fumée, elle commence à avoir de plus en plus de mal à respirer. Quand elle se plaint au contremaitre, ce dernier l’oblige à terminer son travail en la menaçant de ne pas la payer si elle refuse.
C’est sur une petite route de campagne que nous croisons Khadija. Accompagnée de ses deux filles dont une récemment opérée pour la thyroïde, Khadija attendait sur le bord de la route qu’un transporteur veuille bien les emmener à Dlalha, un village situé à quelques kilomètres de là en direction de Moulay Bousselham. Elle fait partie de celles qui ont payé le prix fort de ces années d’exploitation. Âgée de 55 ans, elle est originaire de Douar Guenafda, à environ 5 kilomètres de Moulay Bousselham. Toute sa vie, elle a travaillé dans les fermes de la région pour subvenir aux besoins de son mari en situation de handicap et ses quatre enfants. «En fait, je ne me rappelle même pas quand j’ai commencé à travailler. La plus jeune de mes filles a 16 ans aujourd’hui et déjà à l’époque je travaillais. Je sortais de la maison à l’aube et ne rentrais que tard le soir. Fraises, menthe, sauge, basilic, laurier, persil, coriandre… j’ai tout cultivé, tout récolté. C’était éreintant On travaillait peu importe la météo : qu’il pleuve ou qu’il vente, sous le soleil et pendant les fortes chaleurs. Quand il pleuvait, on se couvrait juste avec un plastique et on pataugeait dans la boue. Sans parler des réprimandes pour un oui ou un non… », se souvient-elle, la voix chargée d’émotion.
Khadija, paysanne : « L’odeur était insupportable. Et nous n’avions aucune idée de la dangerosité de ces produits chimiques ou leur impact sur notre santé ».
En 2018, Khadija s’écroule au milieu du champ. Sa tâche ce jour-là consistait à ramasser les herbes et les brûler… Asphyxiée par la fumée, elle commence à avoir de plus en plus de mal à respirer. Quand elle se plaint au contremaitre, ce dernier l’oblige à terminer son travail en la menaçant de ne pas la payer si elle refuse. Le soir, son état se dégrade et elle part le lendemain voir un médecin. Le diagnostic tombe : elle souffre de fortes allergies dues principalement à la pénibilité de son travail et aux odeurs des pesticides. « Il m’a mis en arrêt de travail et m’a donné un certificat d’invalidité. Quand je suis venue voir le contremaître, il m’a ri au nez. Tiens… regardes… voici tous mes papiers. Je les porte toujours sur moi au cas où… il y a tout et ça fait cinq ans que je cours partout, Meshraa Belksiri, Kénitra, Rabat, Larache… pour réclamer mes droits », dit-elle. En effet, tous les certificats médicaux et d’invalidité datant de 2019, 2020, 2021 et 2022, stipulent qu’elle est atteinte d’un asthme bronchique sévère et d’une rhinite associés à une anémie et une dyspnée aggravées par la reprise de ses activités professionnelles et l’effort intensif ainsi que d’une saturation d’oxygène de 80, ce qui est bien en dessous de la normale. Renvoyée sans ménagement et sans aucun état d’âme, elle a tenté de faire valoir ses droits en engageant un avocat. Mais face à la puissance des propriétaires terriens, elle s’est sentie démunie et impuissante. « Le gérant de la ferme m’a proposé 10.000 Dhs d’indemnisation. J’ai refusé car ce n’est pas du tout suffisant. Mon traitement d’asthme coûte cher et toute ma famille dépend de moi», soupire-t-elle. Aujourd’hui, Khadija est diminuée, marquée dans sa chair par les pesticides. Mais elle reste déterminée à protéger ses filles de ce destin tragique. « Jamais je ne les laisserai travailler là-bas. Il y a trop de “tamara” (travail pénible en darija), trop de problèmes. Je préfère mendier que de les envoyer dans cet enfer ».
Le soir, son état se dégrade et elle part le lendemain voir un médecin. Le diagnostic tombe : elle souffre de fortes allergies dues principalement à la pénibilité de son travail et aux odeurs des pesticides.
Pourtant, sa fille âgée de 16 ans porte, déjà, les stigmates de cette exposition indirecte aux pesticides. Asthmatique depuis la naissance, elle fait à répétition des crises d’asthme qui ont nécessité une hospitalisation durant son enfance. « Elle est née comme ça, les médecins disent que c’est peut-être à cause de mon travail. C’est vrai que quand j’étais enceinte d’elle, je travaillais dans les champs. Mais enceinte ou pas, il fallait bien que je ramène de quoi manger à la maison le soir. “Tarf dial khobz s3ib”(Il faut trimer joindre les deux bouts) », dit Khadija avant de partir.
Exploitées et exposées : le double fardeau des ouvrières agricoles
A Arbaoua, située dans le cercle de Souk Arbaa El Gharb, à une heure de route de Moulay Bousselham en direction de Ksar El Kebir, à travers une petite route rurale sinueuse et cabossée, nous retrouvons Yousra, 29 ans, mère d’un enfant de 9 ans. Elle incarne le destin brisé de nombreuses jeunes femmes de la région. Malgré un baccalauréat en sciences et deux années d’études en commerce, elle a dû renoncer à ses rêves après s’être mariée. Quelques années après, elle divorce et n’a pas d’autre choix que de chercher un travail en tant qu’ouvrière agricole pour subvenir aux besoins de sa famille. « J’ai travaillé dans plusieurs usines et fermes de fraises et de framboises destinées à l’export. On plante, on récolte, on enlève les tiges, les mauvaises herbes, on déblaye le terrain… À la base, il n’y a pas d’autre opportunité de travail ici », explique-t-elle avec amertume.
Chaque jour, Yousra se lève à 4 heures du matin pour prendre le bus de 5h30 qui la conduit, avec une trentaine d’autres femmes, vers les exploitations agricoles. Le trajet peut durer jusqu’à une heure et demie, le bus s’arrêtant dans chaque village pour récupérer les travailleuses, une main-d’œuvre bon marché. Sur place, elles sont une centaine, voire plus, à s’activer dans les champs. La journée de travail est longue et éprouvante. Les cadences sont infernales et la moindre pause est comptée. « Normalement on finit à 16h, mais si le “cabrane” (contremaître) estime que nous n’avons pas encore terminé notre tâche, on est obligées de travailler plus longtemps quitte à rentrer très tard dans la nuit chez nous », raconte Yousra. « Ils disent qu’ils nous déclarent à la CNSS, mais je n’en sais rien si c’est vrai ou pas », précise-t-elle. La pause déjeuner, d’une demi-heure à peine, est souvent expédiée dans le stress, et le salaire, bien que légèrement augmenté récemment, reste misérable : 83 dirhams par jour. « Ce n’est pas du tout suffisant, mais on n’a pas le luxe de refuser », se désole Yousra. D’après elle, le moindre prétexte suffit au contremaître pour les envoyer à “l’3ouchha”, un abri de fortune fait de poteaux en bois et de plastique, sans eau ni installations sanitaires, placé à l’extrémité de la ferme. « Ils nous insultent et nous exploitent et font de nous ce qu’ils veulent. D’ailleurs, c’est pour cette raison qu’ils choisissent comme main d’œuvre les femmes, on est dociles et soumises. Ce sont eux qui ont le pouvoir », dit-elle.
Les pesticides sont omniprésents. Yousra décrit l’odeur âcre des produits chimiques qui flotte dans l’air, même lorsqu’elle ne travaille pas directement dans les champs traités. « L’odeur insupportable du “sem” (poison en darija) nous parvient même si on n’est pas loin et celles qui ont des allergies ou des problèmes respiratoires ont beaucoup de mal à supporter. Nombreuses sont celles qui ne reviennent pas à cause de ça », explique-t-elle. Aucune protection n’est fournie : ni masques, ni bottes et ni gants pourtant indispensables pour protéger leurs mains des épines. « Si on en veut, il faut que nous les achetions avec notre propre argent. La plupart se couvre le visage avec un foulard ou écharpe. Les seules fois où on nous fournit le matériel de protection c’est quand il y a un contrôle », précise-t-elle. L’ignorance est également un autre fardeau que portent ces femmes. Elles ne savent rien des produits qu’elles manipulent et de leurs effets sur leur santé. « Tout ce qu’ils nous donnent comme instruction est de faire attention à ne pas manger les fruits et à bien nous laver les mains avant de commencer à manipuler les fruits pour éviter de contaminer les consommateurs européens. Mais nous, que nous tombions malade ce n’est pas grave. En fait, nous ne sommes absolument rien à leurs yeux », dit Yousra révoltée. Malgré les risques, Yousra continue pourtant tous les matins à aller aux champs pour subvenir aux besoins de sa famille. « On supporte et on sait que quand on part travailler c’est à nos dépends. Je sais que je sacrifie ma vie, mais ai-je le choix ? Non ! », précise-t-elle. Aujourd’hui, son rêve est d’être sélectionnée par l’Anapec pour partir en Espagne comme travailleuse saisonnière dans le cadre de la Coopération Bilatérale entre le Maroc et l’Espagne. Au titre de l’année, 2024, elles étaient 16.000 à partir. « J’ai déposé plusieurs fois ma demande mais ils ne m’ont jamais acceptée, peut-être que pour la prochaine campagne, j’aurai plus de chance », espère-t-elle.
D’autres femmes ont également témoigné des conséquences de l’exposition aux pesticides. Malika, âgée aujourd’hui de 35 ans et qui travaille dans les champs depuis ses 15 ans, raconte aussi comment elle manipule les intrants chimiques pendant près de trois heures d’affilée sans aucune protection. « On porte des bottes qu’on achète avec notre propre argent, mais pas de masques ou de gants. On utilise notre écharpe comme cache-nez. Bien sûr qu’on se retrouve avec le produit sur les mains. Est-ce qu’on se touche le visage pendant la manipulation ? franchement je ne sais pas, peut être…. Ils me demandent de traiter la récolte. Je le fais sans broncher. J’ai besoin d’argent pour payer le loyer, acheter à manger et subvenir aux besoins de mes parents. Déjà que j’ai dû abandonner le travail dans les champs de fraises car je n’arrive plus à me baisser, je ne peux pas me permettre de refuser un autre travail. Donc je tiens le coup », dit-elle.
Du côté des agriculteurs, principalement les petits agriculteurs, la situation n’est guère mieux. Souvent mal informés et peu sensibilisés aux dangers des pesticides, ces derniers utilisent ces produits de manière excessive et inappropriée. Mustapha travaille dans un champ d’avocat au moment où nous l’avons croisé. Muni d’une pompe et sans aucune protection, il avance doucement à travers les rangées d’arbres et porte un pulvérisateur à dos de 16 litres de “sem” : «Ne t’inquiètes pas, c’est juste pour tuer les mauvaises herbes. Il n’y a pas trop d’odeur. C’est supportable. Je ne mets pas de masques ou de combinaison, car c’est encombrant ». Abdelkader, lui, est originaire de Douar Mghitam et possède une exploitation d’un hectare où il cultive la fraise, les cacahuètes, la patate… Il dit utiliser les pesticides depuis toujours car c’est ce qui lui garantit un bon rendement : « Je sais que c’est un poison et que c’est dangereux. Ces produits tuent les insectes comment veux-tu qu’ils ne nous tuent pas ? Mais, je dois gagner ma vie. Je n’ai pas le choix. Par contre quand je traitre, j’attends le lendemain avant de récolter les légumes dont j’ai besoin pour préparer à manger. Personne ne nous a montré comment faire, on apprend sur le tas », explique-t-il.
Pourtant, les revendeurs officiels d’intrants chimiques, présents en grand nombre dans la région et localisés principalement à Dlalha, conseillent les agriculteurs de se munir de matériel de protection. « On les accompagne en leur recommandant les produits à prendre en fonction de ce qu’ils cultivent et les précautions à mettre en place au moment de la manipulation, mais les gens n’en font qu’à leur tête. Pour eux c’est une perte de temps. Ils n’utilisent les protections que lorsqu’il y a des contrôles, et en général ils sont au courant des visites, ils ont donc le temps de se préparer à l’avance », dit un revendeur agrée sous couvert d’anonymat. Un fait confirmé également par nos travailleuses : « Quand les contrôles sont là, on nous fournit tout le matériel pour que nous donnions l’impression de travailler dans de bonnes conditions. De toutes les façons, les contrôleurs ne nous parlent pas et ne nous posent pas de questions. C’est comme si nous n’existions pas. Et quand bien même, on voudrait se plaindre, on ne le fait pas par peur de perdre notre travail », précise Malika.
Le problème se pose aussi avec la gestion des emballages des pesticides et l’élimination des résidus. Selon une enquête réalisée en 2009 par l’Association d’Éducation Environnementale et de Protection des Oiseaux au Maroc (SEEPOM),4 28 % des agriculteurs des régions de Meknès, Rabat et Tétouan utilisent les emballages vides de pesticides pour le conditionnement des produits alimentaires et pour stocker l’eau, 40 % les enfouissent dans le sol, 29 % les incinèrent à l’air libre ou les jettent avec les ordures ménagères et 3 % les abandonnent dans les champs ou les jettent dans la nature. C’est d’ailleurs le cas dans la région de Moulay Bousselham où le paysage est défiguré par une pollution alarmante. Sur des kilomètres, entre les arbres et les habitations, s’amoncellent des montagnes de déchets de pesticides et de plastique, contaminant les sols, menaçant la faune et la flore, et mettant en danger la santé des habitants.
- Consulté le 20 septembre 2024 : https://www.croplife.ma/notre-metier/ ↩︎
- Consulté le 20 septembre 2024 : https://www.capm-sante.ma/uploads/documents/68.pdf ↩︎
- Consulté le 20 septembre 2024 : https://imis.ma/wp-content/uploads/2023/12/IMIS_Biodiversite_VF.pdf ↩︎
- Consulté le 20 septembre 2024 : https://eujournal.org/index.php/esj/article/view/14721/14614 ↩︎