Pesticides au Maroc : Un fléau sous silence, une mobilisation citoyenne

Picture2

Dans cette deuxième partie du reportage-enquête, Dounia Z. Mseffer revient sur la genèse de la mobilisation citoyenne face aux dangers des pesticides. Reportage, PARTIE 2.

 « Vers une Agriculture Durable » est une série de trois reportages réalisés par la journaliste indépendante Dounia Z. Mseffer, en partenariat avec Heinrich Böll Stiftung Maroc. La série de Podcasts issue de ces reportages est une production de Les Bonnes Ondes et HBS au Maroc. Les versions originales sont disponibles ici sur le site de la Fondation ou sur le site des Bonnes Ondes (insérer les liens ci-dessous).  

https://ma.boell.org/fr/serie-podcasts-vers-une-agriculture-durable-slslt-bwdkast-nhw-zrat-mstdamt

https://www.lesbonnesondes.ma/post/pesticides

| Par Dounia Z. Mseffer

La toute première association pour la défense des consommateurs, créé à Kénitra en 1999, est montée au créneau dès 2000 pour dénoncer l’utilisation abusive des pesticides. 

La toute première association pour la défense des consommateurs, créé à Kénitra en 1999, est montée au créneau dès 2000 pour dénoncer l’utilisation abusive des pesticides. Une grande campagne de sensibilisation est lancée via une émission spéciale diffusée sur une chaîne nationale. A l’époque, les tomates marocaines étaient infestées par la mouche blanche. Pour y faire face, les pesticides en tout genre ont été utilisés en vain. Et les premières victimes étaient principalement les ouvrières agricoles qui travaillaient dans les serres et les consommateurs. « Malheureusement après la diffusion, les grands producteurs d’intrants chimiques sont montés au créneau et notre message est resté lettre morte », raconte Dr. Kherrati, tout en rappelant que la première intoxication grave due aux pesticides au Maroc ayant provoquée des décès, remonte à 1999 dans la région de Fès. Des melons contaminés par un pesticide systémique, pénétrant dans la chair du fruit, étaient en cause. 

Kherrati : « Malheureusement après la diffusion, les grands producteurs d’intrants chimiques sont montés au créneau et notre message est resté lettre morte ». 

En 2012, afin de renforcer le mouvement consumériste marocain, la fédération nationale des droits des consommateurs, regroupant 70 associations, voit le jour. Des séminaires régionaux sont organisés pour sensibiliser les professionnels et les consommateurs sur les dangers et l’usage abusif des pesticides. Depuis, une pression constante est maintenue par la Fédération sur les autorités pointées du doigt par Dr. Kherrati pour leur inaction coupable face aux puissants et influents lobbies de l’agrochimie qui freinent toute tentative de réglementation plus stricte.  « La vigilance est toujours de mise. La santé des citoyens et l’avenir de l’environnement sont sacrifiés sur l’autel des intérêts économiques », déplore Dr. Kherrati tout en recommandant de laver, frotter les fruits et légumes, et de les mettre dans du vinaigre. « Mais ces gestes ne suffisent pas à éliminer tous les risques. Il restera toujours 10 %. C’est malheureux car nous perdons des hommes, des femmes, des compétences à cause de ces pesticides ». 

https://www.lesbonnesondes.ma/post/pesticides

Selon notre expert, Il y a eu une véritable prise de conscience de la part des autorités, notamment de l’ONSSA et du ministère de l’Agriculture en 2018, quand la menthe marocaine, contaminée par des insecticides et des raticides, a été interdite à la consommation pendant les périodes de forte chaleur. « Au même moment, nos exportations ont commencé à être refusées par les pays européens. Une vaste campagne nationale de sensibilisation a alors été lancée pour informer les consommateurs sur les risques liés aux pesticides », poursuit-il. Depuis, des mesures positives ont été prises en matière de réglementation. Les produits destinés à l’exportation sont soumis à des contrôles plus stricts aussi bien par l’ONSSA, Morocco Foodex, les agents frontaliers et l’importateur, pour répondre aux exigences des marchés internationaux, mais malgré cela, des cas de non-conformité existent, nuisant à l’image du pays. 

Le marché local marocain : un angle mort du contrôle des pesticides

Malgré ces avancées, le marché local continue de regorger de pesticides, dont certains sont interdits ailleurs dans le monde.

Cependant malgré ces avancées, le marché local continue de regorger de pesticides, dont certains sont interdits ailleurs dans le monde. Les contrôles sont insuffisants et la réglementation laxiste. Les distributeurs grossistes et revendeurs détaillants sont concentrés dans certaines zones, notamment les zones irriguées ou les zones favorables à l’agriculture. Les zones semi-arides ou montagneuses sont peu servies par les distributeurs grossistes et revendeurs, ce qui peut favoriser la disponibilité de produits de contrefaçon. Selon CropLife Maroc1, le marché des pesticides au Maroc, estimé à 2 milliards de dirhams, est confronté à un problème de taille : la contrebande et la contrefaçon représentent respectivement 20 % et 10 % de ce marché. Les régions les plus touchés par ce commerce illicite sont : le Loukkous, le Gharb, Chaouia, Doukkala, l’Oriental et le Souss. Ce qui représente un danger pour l’économie nationale, pour la santé des utilisateurs et pour l’environnement. L’ONSSA, chargé de veiller à la sécurité des aliments, se retrouve débordé face à l’ampleur de la tâche : manque de ressources humaines et de laboratoires ; centralisation à Casablanca des analyses des échantillons prélevés au niveau de toutes les régions du pays ; vente de pesticides dans les souks hebdomadaires sans encadrement ; manque de sensibilisation des agriculteurs ; absence de contrôle direct sur le respect des doses et des délais avant récolte (DAR)…. « Le problème se pose aussi avec la vente des fruits et légumes au niveau des marchés hebdomadaires et des marchands ambulants opérant dans l’informel. Même lorsque des taux de pesticides élevés sont détectés, l’ONSSA ne peut sévir, car la loi l’en empêche. Ses contrôles restent donc scientifiques, sans pouvoir de sanction », dit Dr. Kherrati.  

A lire aussi : Pesticides au Maroc : le prix amer de l’abondance

Les contrôles sont insuffisants et la réglementation laxiste. Les distributeurs grossistes et revendeurs détaillants sont concentrés dans certaines zones, notamment les zones irriguées ou les zones favorables à l’agriculture. 

En effet, un paradoxe légal entrave la sécurité alimentaire au Maroc : la loi 13.83 sur la répression des fraudes exclut dans son article 15 les produits frais du contrôle, ne ciblant que les produits emballés. Cette faille, dénoncée en vain par la Fédération nationale des droits des consommateurs laisse un vide inquiétant dans la protection des consommateurs. «Les marchands ambulants et les souks hebdomadaires échappent totalement au contrôle. L’ONSSA ne peut intervenir que sur ce qui est autorisé, laissant le marché local largement livré à lui-même.  Avant 2010, des services spécifiques contrôlaient le marché intérieur, mais leur suppression a aggravé la situation. Le nombre de vendeurs informels a explosé, et aujourd’hui, on estime que 50 à 60 % des citoyens achètent des produits non contrôlés », poursuit-il. Les autorités se défaussent de leur responsabilité en affirmant ne contrôler que le secteur formel. Le consommateur, lui, est laissé dans l’ignorance, croyant à tort que tout ce qui est vendu est contrôlé. « Pour se protéger, le consommateur devrait privilégier les circuits contrôlés, mais cette démarche est difficile et contraignante. La sécurité alimentaire de tous les Marocains est en jeu. Il est urgent de réformer la loi et de renforcer les moyens de contrôle pour garantir la santé de tous. Le problème des pesticides doit être reconnu comme un enjeu de santé publique majeur », plaide Dr. Kherrati. 

Le marché des pesticides au Maroc, estimé à 2 milliards de dirhams, est confronté à un problème de taille : la contrebande et la contrefaçon représentent respectivement 20 % et 10 % de ce marché.

Face à cette situation, la Fédération appelle à ne privilégier que des pesticides ayant un faible impact sur l’environnement, à sensibiliser les utilisateurs, notamment sur l’importance de respecter le DAR, et à conseiller les consommateurs sur les bonnes pratiques pour minimiser leur exposition aux résidus de pesticides. Selon Dr. Kherrati, la création d’une agence ou d’un ministère dédié à la protection des consommateurs, à l’image d’autres pays, est une étape cruciale. « Il est temps de reconnaître que le marché marocain doit être une priorité. Le consommateur est le pilier de l’économie et sa protection est essentielle pour assurer la prospérité du pays. Il faut adopter une vision holistique de la défense du consommateur, en prenant en compte l’ensemble des acteurs du marché : fournisseurs, organes de contrôle et consommateurs », affirme-t-il.

Encadré 

La réglementation des pesticides au Maroc 

En 2021, la loi 34.18 sur les produits phytopharmaceutiques est adoptée par le parlement marocain et remplace la loi 42.95, en vigueur depuis 1995. Toutes les activités liées aux intrants agricoles, y compris l’importation, la fabrication, le reconditionnement, la vente et même la distribution gratuite de produits tels que les pesticides, les adjuvants, les substances actives, les phytoprotecteurs, les synergistes et les co-formulants, sont régies par ce texte de loi, qui constitue le fondement juridique du contrôle et de l’organisation du commerce des pesticides agricoles au Maroc. La loi 34.18 définit ainsi les conditions d’homologation, de renouvellement ou de retrait de l’homologation de ces produits, ainsi que les conditions requises pour exercer les activités de fabrication, d’importation, de distribution et de vente des produits pesticides à usage agricole. Seuls les produits préalablement homologués, et ayant subi une évaluation rigoureuse de leur efficacité biologique et de leur innocuité pour l’homme, les animaux et l’environnement peuvent être mis sur le marché. Certaines obligations doivent être respectées, notamment en matière d’étiquetage qui doit obligatoirement mentionner : le nom commercial et le détenteur du produit ; le numéro d’homologation ; la composition en matières actives ; les emplois, doses et modes d’utilisation ; la classification toxicologique ; et enfin les précautions d’emploi, contre-indications et antidotes.  La loi 34.18 prévoit également la mise en place d’un plan national de phytopharmacovigilance qui détermine le cadre général pour le suivi et la constatation des effets indésirables des produits phytopharmaceutiques et des adjuvants sur la santé humaine ou animale ou sur l’environnement.

  1.  Consulté le 20 septembre 2024 : https://www.croplife.ma/presentations/#presentation-croplife-maroc-sur-la-contrefacon-et-la-contrebande-des-pesticides/1/ ↩︎
À Lire aussi
  • Quand l’agroécologie défie les pesticides

    L'agriculture marocaine est à un tournant. Longtemps tournée vers l'intensification et la productivité à tout prix, elle se heurte aujourd'hui à ses limites. Des acteurs associatifs posent les bases d’une autre agriculture face à l’urgence écologique. Reportage, PARTIE 3.

    Pestizide.1712239670580

    Reportages

    26 septembre 2025
  • Pesticides au Maroc : le prix amer de l’abondance

    Au Maroc, l'utilisation des pesticides est un sujet complexe aux multiples ramifications. Si les chiffres et les études scientifiques dressent un tableau alarmant de l'impact de ces substances sur l'environnement et la santé publique, la voix de celles et ceux qui vivent au quotidien les conséquences de l'agriculture intensive est totalement absente. Reportage. PARTIE I.

    Enass medill

    Reportages

    24 septembre 2025
  • Inscrivez-vous à la Newsletter des Sans Voix 


    Contre l’info-obésité, la Newsletter des Sans Voix