Après la sidération

Les bestioles hala moughanie

Le deuxième roman de la dramaturge libanaise Hala Moughanie revient sur l’explosion du port de Beyrouth.

Le deuxième roman de la dramaturge libanaise Hala Moughanie revient sur l’explosion du port de Beyrouth.

Le 4 août, il y a d’abord eu le choc. L’explosion au port de Beyrouth a soufflé le centre-ville, emporté des vies, éventré des immeubles. Immédiatement après, l’heure est à l’inventaire pour toutes celles et ceux qui comprennent qu’ils sont des rescapés. « Si j’étais rentré une minute plus tôt, j’y serais passé », se dit le narrateur, tâtant ses bras, ses jambes. « J’ai de la chance. » Même si un éclat de verre incrusté dans son œil lui vaut un passage par l’hôpital et un bandeau de pirate. L’homme, un épicier veuf, arpente en grommelant la ville ravagée et fait l’inventaire du désastre. Il parcourt les champs de « diamants » – le verre des vitres détruites – observe les blessés, entend les pleurs des familles endeuillées. Il ressasse aussi les images de la guerre civile. Sa hantise ? les « bestioles », avions de chasse, oiseaux ou autres obsessions. « J’ai jamais vraiment aimé ce qui vole, tu sais, toutes ces bestioles qui occupent le ciel et qui muent en parasites dans ta tête ».

D’un désastre à l’autre

Hala Moughanie

Dramaturge reconnue (elle est lauréate du Prix du Théâtre de la Colline/Actes Sud 2022), Hala Moughanie revient au roman après Il faut revenir (Project’îles, 2023), finaliste du Prix de la Littérature arabe. Ce deuxième texte, aussi bref qu’intense, a la puissance d’un monologue de théâtre et la profondeur d’une analyse politique – l’autrice est aussi spécialiste des politiques publiques et en médiation des conflits. Chaque détail repéré par son narrateur est un commentaire lapidaire et désabusé sur ce pays dont les experts – « sont vraiment cons » – prédisent la disparition : « Comment faire disparaître un pays que le monde entier veut voir disparaître mais qui ne se résigne jamais à faire comme on lui dit, et qui ne fait même pas exprès de ne pas se résigner ! » Et pourtant, ce que l’homme raconte, c’est la solidarité face au drame : amener un blessé à l’hôpital, apporter des repas aux sinistrés… C’est le tact d’une vieille dame qui subit moins durement l’inflation que ses voisins grâce à l’argent envoyé par son fils. Ce sont aussi les réconciliations après la guerre civile – pas pour tous. C’est l’énergie que tous mettent à survivre et à réparer.

Le désastre est ici à la fois extérieur et intérieur. Le vrombissement des avions de chasse que le narrateur croit avoir entendu avant l’explosion – mais dont les experts ne disent rien, à sa grande fureur – se confond avec un sifflement intérieur qui le mine. Il ne s’agit pas seulement de sa colère face aux deuils juxtaposés dans le grand deuil collectif, face à l’explosion du coût de la vie qui contraint les gens à la violence, comme cet homme braquant une pharmacie pour du lait en poudre et des couches : « ça m’a fait jubiler que quelqu’un arrache un peu de justice puisqu’ici, personne ne t’en donne ». Le narrateur se fait une raison de son dépouillement : « tu vois, y a beaucoup de vide chez moi et le vide, ça ne se détruit pas. » Ce qui le mine, ce sont les paillettes de son bonheur mis en pièces virevoltant dans son cerveau, ce sont les images obsédantes de la guerre civile, qui en deviennent des obsessions délirantes. Intarissable sur les dysfonctionnements qu’il observe autour de lui, l’homme se mure dans le silence au sujet de sa femme assassinée pendant la guerre civile, qui savait sourire et dire : « Il doit encore y avoir un espace de tendresse là-dedans ».

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Les bestioles
Hala Moughanie
Elyzad, 132 p., 210 DH

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