Carrefour de la Migration 2025 : Les disparitions et la xénophobie au cœur des débats
La 8ᵉ édition du Carrefour de la Migration, organisée par la Fondation Heinrich Böll Rabat – Maroc et ses partenaires, s’est tenue à Rabat les 3, 7, 8 et 10 novembre 2025, autour du thème « S’engager pour les migrant·e·s : repenser les migrations à travers le droit ». Cet événement a offert un espace…
Le 18 novembre, Rabat a accueilli la 18ᵉ édition du Carrefour de la Migration, avec des panels centrés sur les questions migratoires. Chercheurs, expert·e·s et acteurs de la société civile se sont réunis pour débattre et réfléchir aux enjeux liés aux migrations et à la protection des droits des personnes migrantes.
Repenser les enjeux au Maroc
Un panel central a été consacré à l’analyse des politiques migratoires au Maroc, en les situant dans un contexte régional et international en constante évolution. Expert·e·s, chercheur·e·s et représentant·e·s de la société civile ont échangé sur les tendances, les défis et les perspectives d’avenir, en matière de gouvernance migratoire, de mobilité et de protection des droits humains, avec un accent sur les migrant·e·s disparu·e·s et la nécessité de mécanismes de suivi efficaces.
« Le CNDH organise des formations en faveurs des agents pour garantir une gestion humaniste des frontières et la protection des droits des migrant·e·s. »
Abderrafie Hamdi, directeur de la protection des droits de l’homme et du monitoring au CNDH, est intervenu pour expliquer les activités de l’institution en matière de migration et d’asile ainsi que le rôle de l’institution dans la gestion humaniste des frontières, notamment à travers la formation des agents de police et des forces de garde-frontières. L’objectif est de garantir une approche respectueuse des droits fondamentaux des migrant·e·s tout en conciliant sécurité et protection des populations vulnérables.
Dans le même contexte, Muriel Juramie, représentante par intérim du HCR au Maroc, est revenue sur le travail de l’institution en matière de protection des demandeurs d’asile, et des réfugiés dès les premières étapes de leur accueil, soulignant également les limites du HCR en l’absence d’une loi d’asile au Maroc. Elle a ensuite abordé les conséquences des réductions de financement sous l’administration américaine de Trump.
« Notre bureau a été obligé de licencier 30 % de notre personnel, ce qui a évidemment affecté nos services. Nous avons dû adapter notre stratégie pour continuer à œuvrer en collaboration avec nos différents partenaires. »
Muriel Juramie a expliqué que le HCR au Maroc, comme toutes les institutions onusiennes, a été fortement impacté par ces réductions. « Notre bureau a été obligé de licencier 30 % de notre personnel, ce qui a évidemment affecté nos services. Nous avons dû adapter notre stratégie pour continuer à œuvrer en collaboration avec nos différents partenaires. » Elle a ajouté que, face à ces contraintes, le bureau du HCR a réorganisé ses opérations, redéfini ses priorités et renforcé la coordination avec les partenaires locaux et internationaux afin de maintenir la protection des populations les plus vulnérables.
Disparitions sur les routes migratoires
Un autre panel a été consacré aux migrant·e·s disparu·e·s, permettant d’aborder les disparitions en mer et sur les routes migratoires, les situations de détention et les naufrages.
Un autre panel a été consacré aux migrant·e·s disparu·e·s, permettant d’aborder les disparitions en mer et sur les routes migratoires, les situations de détention et les naufrages, tout en analysant le rôle des médias et de la société civile dans la préservation de la mémoire, la mobilisation et la quête pour la justice. L’objectif étant de mettre en lumière ces drames souvent invisibilisés et de réfléchir collectivement aux moyens de protéger les personnes vulnérables et de garantir le respect de leurs droits.
« La situation atteint un seuil alarmant : chaque jour, nous recevons entre trois et quatre signalements de disparitions lors de tentatives de migration. À ce jour, notre association a enregistré plus de 560 dossiers de Marocains présumés détenus en Algérie, dont 260 sont actuellement en cours de déportation, ainsi que des dizaines d’autres en Libye et en Tunisie », explique Hassan Ammari, président de l’association d’aide aux personnes en situation vulnérable à Oujda.
« Notre association milite pour que les familles puissent exiger la vérité sur le sort des migrants disparus »
Il ajoute : « Notre association milite pour que les familles puissent exiger la vérité sur le sort des migrants disparus »,Ammari souligne également l’importance de l’accompagnement et de l’assistance sociale, ainsi que le travail de plaidoyer visant à défendre le droit des familles à la justice et à la vérité.
Dans le même sens, Maria Morato, chercheuse et activiste spécialisée dans les questions migratoires et de société civile, a présenté le projet ReelBorders, qui utilise le cinéma comme outil d’empowerment et de dénonciation. Elle explique comment « des migrant·e·s et des femmes marocaines en situation de vulnérabilité ont pu raconter leurs histoires à travers des films, à les partager avec un large public et alerter les institutions nationales et européennes sur les injustices qu’elles subissent ».
«La perception d’une installation durable des migrant·e·s, accès à l’école, aux soins, à l’emploi et au mariage, a déclenché une peur de “l’étranger” et ravivé un racisme ancien, appelé négrophobie, qui touche déjà les Marocains de souche noire »
Morato a insisté sur « l’importance de redonner visibilité et voix aux migrant·e·s, en leur donnant les outils pour s’approprier leur récit, comprendre leurs droits et se mobiliser pour leur protection. Le cinéma devient ainsi un espace d’autonomisation et de lutte contre la stigmatisation et la xénophobie ».
Racisme, xénophobie et peurs sociales
Le racisme et la xénophobie ont également été au cœur des débats, avec un focus sur leurs manifestations dans la société et sur les réseaux sociaux, ainsi que sur les impacts qu’ils ont sur les personnes migrantes et celles et ceux qui défendent leurs droits.
Mehdi Alioua revient pour Enass.ma sur la montée de la xénophobie et du racisme au Maroc, en particulier envers les personnes noires d’Afrique subsaharienne. Il explique que la « perception d’une installation durable des migrant·e·s, accès à l’école, aux soins, à l’emploi et au mariage a déclenché une peur de “l’étranger” et ravivé un racisme ancien, appelé négrophobie, qui touche déjà les Marocains de souche noire ».
« Ce mélange de xénophobie, de racisme et de sexisme se manifeste tant et si bien dans les discours publics que sur les réseaux sociaux, où les insultes et stéréotypes se multiplient sans cadre légal ni démarche pédagogique pour les contrer »
Alioua souligne que ce racisme est souvent associé à des représentations sexistes : la crainte que des hommes étrangers « s’approprient » les femmes marocaines reflète un prolongement du contrôle patriarcal sur le corps féminin. « Ce mélange de xénophobie, de racisme et de sexisme se manifeste tant dans les discours publics que sur les réseaux sociaux, où les insultes et stéréotypes se multiplient sans cadre légal ni démarche pédagogique pour les contrer», affirme-t-il.
Il renchérit en affirmant que « ces préjugés, profondément ancrés dans l’histoire et la société et de surcroit hérités de l’esclavagisme ainsi que des représentations racistes ancestrales, montrent l’importance de l’éducation, des médias et de la valorisation de la culture africaine du Maroc comme outils pour déconstruire ces stéréotypes, même si, paradoxalement, cette visibilité peut parfois provoquer des réactions racistes ».
La 18ᵉ édition du Carrefour de la Migration, a offert un espace pour croiser analyses politiques, témoignages de terrain et initiatives culturelles, favorisant la réflexion sur les enjeux migratoires, la protection des droits fondamentaux et les stratégies de lutte contre le racisme et la xénophobie.