De Tchakhotine aux algorithmes : la propagande en mutation
La propagande n’est pas une invention des régimes modernes, mais elle a trouvé avec eux son terrain d’élection. Tribune de Safaa Fnidou
| Safae Fnidou
Elle fabrique des ennemis, manipule des espoirs, déforme des vérités.
La propagande n’est pas une invention des régimes modernes, mais elle a trouvé avec eux son terrain d’élection. Depuis l’Antiquité jusqu’aux démocraties contemporaines, elle accompagne le pouvoir comme une ombre fidèle : elle fabrique des ennemis, manipule des espoirs, déforme des vérités. On ne peut comprendre l’histoire sans cette mécanique invisible qui façonne le consentement.
On ne peut comprendre l’histoire sans cette mécanique invisible qui façonne le consentement.
C’est ce qu’avait compris Serge Tchakhotine (1883-1973), biologiste russe exilé en Europe, auteur du célèbre Viol des foules par la propagande politique (1939). Publié à la veille de la Seconde Guerre mondiale, son livre n’était pas seulement un cri contre la montée du fascisme, mais une analyse scientifique des techniques de manipulation.
Formé aux expériences pavloviennes, Tchakhotine montra comment les foules pouvaient être conditionnées par quelques stimuli émotionnels simples et répétés. Là où Gustave Le Bon avait décrit la psychologie des masses, lui proposait presque un protocole de laboratoire. Selon lui, quatre leviers suffisent : la haine, le désir, l’espoir et l’instinct maternel. Hitler et Goebbels les utilisèrent jusqu’à la caricature : la haine en inventant l’ennemi monstrueux, l’instinct maternel en exaltant la communauté protectrice, l’espoir en promettant grandeur et prospérité, le désir en glorifiant la jeunesse et la force. Chez eux, la propagande n’était pas un détail : c’était l’armature du pouvoir.
On pourrait croire ces méthodes confinées à l’Europe des années 1930. Mais relire Tchakhotine aujourd’hui provoque un malaise familier. Ce qu’il décrivait comme une opération ponctuelle est devenu notre condition permanente. Les affiches martiales ont laissé place aux flux d’images et de vidéos qui saturent nos écrans. La logique reste identique : activer les instincts primaires, marteler les mots jusqu’à ce qu’ils remplacent la réalité.
L’art a toujours été pris dans ce jeu. Eisenstein, avec Le Cuirassé Potemkine, offrit à la révolution russe des images devenues universelles. Le réalisme socialiste inventa ses icônes : ouvriers héroïques, femmes au blé, enfants radieux. L’Occident produisit ses propres récits : le western, exaltant l’individu héroïque, ou les comédies musicales, où l’harmonie collective masquait les fractures sociales. Picasso, avec Guernica, fit de la peinture une arme ; Chaplin, avec Le Dictateur, retourna contre Hitler l’arme des émotions : rire, empathie, indignation. Le XXe siècle fut une guerre de propagandes culturelles.
Mais l’intuition la plus prophétique de Tchakhotine concernait l’évolution technologique. Après les rassemblements de masse et la radio vinrent la télévision, puis Internet. Aujourd’hui, la propagande est liquide, diffuse, continue : elle habite nos poches et colonise nos flux. Chaque mème grotesque, chaque vidéo TikTok militaire, chaque publicité ciblée participe de ce conditionnement algorithmique. La propagande n’est plus une campagne, mais un environnement.
La Palestine en est un miroir brutal. Là-bas, la violence physique se double d’une violence symbolique permanente. Les mots répétés – « terrorisme », « autodéfense », « boucliers humains » – agissent comme des mantras destinés à neutraliser la critique. Israël ne bombarde pas seulement : il fabrique un récit, une image exportable, appelée hasbara (« explication »). Publicités touristiques, interviews calibrées, campagnes d’influence saturent l’espace médiatique et inversent les rôles : l’oppresseur devient défenseur, l’opprimé barbare. L’Occident reprend ce lexique sans distance critique, preuve que le langage lui-même est colonisé. Ce que nous appelons « Moyen-Orient » ou « territoires contestés » n’est pas neutre : c’est une sédimentation de récits coloniaux qui normalisent l’injustice.
Cette mécanique dépasse largement le Proche-Orient. En Afrique, on réécrit des récits nationaux pour asseoir des régimes. En Asie, la Chine expérimente des présentateurs générés par intelligence artificielle. En Inde ou au Pakistan, les réseaux sociaux saturent d’un nationalisme fabriqué. En Amérique latine, les campagnes électorales jouent sur la peur du chaos et la glorification de symboles nationaux. Partout, les stimuli tchakhotiniens ressurgissent, adaptés aux technologies locales.
Pour Tchakhotine quatre leviers suffisent : la haine, le désir, l’espoir et l’instinct maternel.
L’affaire récente des NELK Boys illustre ce processus. Après une interview complaisante de Netanyahu, ces influenceurs furent invités à un Israël « cool », où cafés branchés et plages effaçaient l’occupation. Bassem Youssef montra qu’ils n’étaient pas des monstres, mais manipulés. Les techniques sont anciennes : matraquage des messages, simplification des images, polarisation ami/ennemi. La différence, c’est le masque : aujourd’hui la propagande se présente sous les traits du divertissement et du lifestyle.
Pourtant, réduire la propagande aux seuls pouvoirs serait trompeur. Le Black Panther Party, dans les années 1960, en fit un outil d’émancipation. Leurs affiches et slogans donnaient aux opprimés fierté et dignité. La panthère noire n’était pas un logo, mais un cri. Là réside le paradoxe : ce qui simplifie et aliène peut aussi éveiller et libérer. Tchakhotine lui-même croyait possible une propagande « positive », tournée vers l’éducation et la vérité. Illusion peut-être, mais piste précieuse.
Notre liberté se joue dans ces brèches fragiles. Dans la capacité à discerner derrière l’image séduisante le conditionnement pavlovien, derrière le slogan l’instinct manipulé.
Car la question n’est plus de savoir si nous sommes manipulés – nous le sommes tous, sans cesse. La question est : savons-nous reconnaître la main qui actionne nos ressorts émotionnels ? La propagande n’est pas près de disparaître. Mais on peut apprendre à la déchiffrer, à briser le sortilège de la répétition, à introduire des failles dans la saturation des récits. Picasso avec Guernica, Chaplin avec Le Dictateur, les journalistes de Gaza, les slogans du Black Panther Party ou les sarcasmes de Bassem Youssef rappellent que la résistance est possible.
La propagande est notre condition. Mais reconnaître ses mécanismes, c’est déjà lui ôter un peu de sa force.
Notre liberté se joue dans ces brèches fragiles. Dans la capacité à discerner derrière l’image séduisante le conditionnement pavlovien, derrière le slogan l’instinct manipulé. La propagande est notre condition. Mais reconnaître ses mécanismes, c’est déjà lui ôter un peu de sa force.