Pétrir la matière tragique

Les barbares, mes intimes ghassan zaqtane

Incomplétude, effacement, manque… la poésie de Ghassan Zaqtane, traduite par Abdellatif Laâbi, donne corps à une humanité blessée et forte d’espoir.

Incomplétude, effacement, manque… la poésie de Ghassan Zaqtane, traduite par Abdellatif Laâbi, donne corps à une humanité blessée et forte d’espoir.

« Tout est comme avant
rien n’a changé
sauf nous
nous qui sommes tombés
de la cloche de l’école
sur la guerre
et ne sommes pas encore revenus »

Les poèmes, rassemblés par Ghassan Zaqtane à partir de publications de différentes périodes et repris pour cette édition bilingue, cousent l’hier et l’aujourd’hui, l’absence et la présence, le vide et ce qui reste. « Les barbares, mes intimes », le texte qui donne son titre à ce recueil mélancolique et songeur, fait un tendre éloge de ces fantômes dont le bruissement familier, une fois disparu, engendre le manque : « Ils étaient plus que de simples ennemis, un tout petit peu plus. Ils étaient les “barbares”, mes intimes. Grâce à eux, je pouvais traverser l’ennui et glorifier la solitude ».

L’absurde, les possibles

Ghassan Zaqtane

Ghassan Zaqtane est né en 1954 à Beyt Jala et a passé une importante partie de sa vie en exil, avant de revenir fonder la Maison de la poésie de Ramallah. Cette expérience du détachement forcé et de la séparation d’avec tout lui a donné une sensibilité aux détails. Décrire l’exode, pour lui, c’est faire l’inventaire d’une société, de « tout ce qui a permis à ce lieu d’être une ville / où l’on puisse vivre », de ce qui n’est plus mais demeure. Le poète est tiraillé entre l’injonction : « Nous devons ne pas oublier », et l’angoisse de l’oubli : « Je ne me souviens pas du fleuve ». L’effacement, le brouillage guettent : « Certes j’ai un nom / mais il appartient à un passé lointain […] Cela fait longtemps que personne ne l’utilise pour m’appeler / Les choses qu’on déterre sombrent dans l’oubli ». Le souvenir se fait incertain, flou, parasité de rêves, de cauchemars, de voix et de silences qui bourdonnent, qui créent une atmosphère hallucinée.

La solitude n’est pas le vide, elle est la disponibilité pour les morts qui attendent « sans raison aucune ». Entre veille et sommeil, entre lucidité et errance, entre absence et trace, « je cherche en vain / cette image […] qui ne s’est pas produite / mais qui s’avère indispensable / maintenant ». La solitude est l’état propice à l’imaginaire : « Tu es seul maintenant / et chaque fois que tu l’accepteras / tu seras libre ». Ghassan Zaqtane écrit, dit-il, « des choses » que personne n’apprécie mais que seul l’espoir pousse « vers la lumière ». Il chante le « chant des Arabes coriaces », « aube caniculaire / alors qu’un sanglot gigantesque / submerge le monde » et son « pays dénué de pays / seul sur le long chemin vers le foyer ». Il dit : « je marche pieds nus dans mes rêves » et cherche « sur les hauteurs des montagnes / d’autres lilas que tes yeux ». S’il dit la cécité, l’incomplétude, la maladresse, pour lui le poète est « vendeur de l’invisible », disciple d’« un sorcier marocain ». S’il confie : « ce sont les mots que je n’ai pas écrits qui m’ont réveillé »il imagine aussi « le miracle du rire / le baiser stupéfiant / la sagesse du soupir », autant de points d’ancrage mouvants et fixes à la fois. Et si tout se dérobe, sa boussole, c’est l’espoir, ultime pied de nez au tragique. Dans le poème d’ouverture, intitulé « Questions… questions », il songe au futur et aux enfants à naître :

« Si révolution il y a
c’est par la somme de joies
que nous leur aurons préparées ».

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Les barbares, mes intimes
Ghassan Zaqtane, traduit de l’arabe (Palestine) par Abdellatif Laâbi
Bacchanales, revue de la Maison de la Poésie Rhône-Alpes, hors série, 120 p., environ 220 DH

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