SION ASSIDON : L’antisioniste marocain qui résistait au fait accompli

Sion Assidon est décédé à 77 ans, le vendredi 7 novembre 2025, après trois mois de coma, des suites d’une chute chez lui à Mohammedia, pour des raisons non élucidées.
| Par Driss Ksikes –Écrivain et chercheur, il habite à Rabat.

Driss Ksikes –Écrivain et chercheur, il habite à Rabat.
Ceci n’est pas un fait divers. La preuve en est l’image impressionnante de ses obsèques.
Au cimetière juif ce Casablanca, assistent à l’enterrement de cet ancien communiste, antisioniste, des centaines de marocains, juifs et musulmans, membres de sa famille, amis, militants, connaissances, au milieu de drapeaux palestiniens qui flottent comme dernier acte de résistance. À quoi ? À la normalisation de son pays avec Israël pour des raisons sécuritaires et au silence complice face au génocide que ses dirigeants, néocolonialistes, ont perpétré à Gaza, après deux décennies d’isolement.
Mathématicien, hériter d’une famille d’industriels, membre fondateur du mouvement marxiste-léniniste, Pour servir le peuple1, ayant passé de ce fait douze années de sa vie à la prison centrale de Kénitra (1972-1984), Assidon a mené deux combats de front : la lutte contre la corruption à travers Transparency Maroc, dont il a été un des membres fondateurs en 1996, et l’antenne marocaine du mouvement BDS (Boycott, Desinvest, Sanction) dont il a été, depuis le début en 2010, le porte-drapeau.
Son combat est d’abord l’affaire d’une génération.
Son combat est d’abord l’affaire d’une génération. Avec Edmond Amran El Maleh, Abraham Serfaty, Simon Levy et Raymond Benhaïm (seul survivant), il fait partie de ces quelques rares marocains, politiquement de gauche, juifs de culture, qui ont vécu le déplacement orchestré de leurs coreligionnaires vers l’Aliya mythifiée, dès la fin des années 50, comme l’autre versant criminel du sionisme et comme un premier acte de normalisation par les autorités marocaines. A partir d’une conscience séculière et internationaliste, il voyait que la propagande miroitant une terre promise aux sépharades du monde arabo-berbère, a causé la paupérisation de sa société, car soudainement dépourvue d’une pluralité millénaire.
Pour lui, tout était une affaire de sémantique, de mots à préciser et situations à renommer pour en préciser le sens.
De cette génération, Sion Assidon se tenait à l’extrémité, comme celui qui, à l’image du poète palestinien Samih Al Qassim qu’il admirait, “ne transige pas, mais résiste”2. Pour lui, tout était une affaire de sémantique, de mots à préciser et situations à renommer pour en préciser le sens. La dernière fois que je l’ai rencontré dans une librairie à Casablanca, en juin dernier, durant une rencontre sur les contre-récits à propos de la Palestine, il a précisé que, pour lui, il ne s’est pas agi uniquement d’une colonie de “peuplement” (Istitan) mais plus grave encore de “remplacement” (Ihlal). Aussi, dans son dernier entretien avec un site turc3 , il a systématiquement évité de nommer l’État (d’Israël) et s’est contenté de l’évoquer par l’expression neutralisante de “l’État occupant”, comme il s’est distancé de l’idée de “peuple juif” et préféré parler de “‘communautés juives diverses”. Il rejoint en cela l’approche de l’historien Shlomo Sand qui sape l’idée fallacieuse du retour de la diaspora, base idéologique du projet sioniste, en précisant qu’il s’agissait, depuis très longtemps, de peuplades aux origines multiples4.
Pour lui, tout était une affaire de sémantique, de mots à préciser et situations à renommer pour en préciser le sens
Au fond, il estime que la cause palestinienne est une affaire de justice humaine, qu’elle suppose une rationalité de rétablissement de torts, qui n’autoriserait pas de demi-mesures. Il faut comprendre d’où lui vient cette éthique radicale. Elle est non seulement liée à son refus, comme d’autres juifs historiquement antisionistes, de l’Étatisation de la judéité qui l’ethnicise et de ce fait la racialise, mais également à une éthique normative de transparence, de vérité et donc de rejet des doubles discours. Cela provient de son combat pour la transparence et de son sentiment que la normalisation constitue, quelles qu’en soient les raisons, un acte de corruption morale. D’où son indignation face à l’amalgame récemment banalisé entre marocains juifs, aux convictions et sensibilités diverses, et les Israéliens d’origine marocaine, ayant pu être parfois complices du nettoyage ethnique des Palestiniens.
Au fond, il estime que la cause palestinienne est une affaire de justice humaine, qu’elle suppose une rationalité de rétablissement de torts, qui n’autoriserait pas de demi-mesures.
Son combat antisioniste n’était pas un acte discursif mais un engagement concret par l’activisme. BDS Maroc, longtemps vu de travers, a depuis le 7 octobre 2023, connu un regain d’intérêt, surtout par la mobilisation de jeunes activistes dans les cercles académiques, artistiques et culturels où l’infiltration insidieuse du sionisme méritait à ses yeux une vigilance permanente
Son combat antisioniste n’était pas un acte discursif mais un engagement concret par l’activisme.
Quant aux secteurs stratégiques, militaire et agricole, largement investis, depuis longtemps, ils lui semblaient échapper aux radars. Mais son engagement consistait à toujours rappeler l’indicible, dénoncer l’innommable, calmement, avec ce sourire ferme et discret qui le caractérisait et soulignait son rejet serein de toute injustice, dissimulation de faits majeurs ou manipulation des vérités historiques.
- C’est l’un des trois mouvements créés en 1970 par la gauche radicale, avec le 23 Mars et Ilal amam. Il en a été le fondateur aux côtés de Ahmed Herzenni, Kamal Lahbib, Abdellatif Derkaoui et d’autres. ↩︎
- En référence au poème “Je résisterai” qu’il a choisi de lire en ligne, il y a un an, en guise de solidarité avec les Palestiniens. ↩︎
- Entretien avec Sion Assidon, “Le Maroc est le cheval de Troie d’Israël en Afrique”, in Nouvelle Aube – Yeni Safak, mis en ligne en octobre 2024. ↩︎
- Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé ; Ed. Flammarion, Paris, 2018. ↩︎









