Sion Assidon, le dernier entretien : « Le Boycott est une Résistance » ! 

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La chercheuse indépendante Samia Moucharik a entamé entretien au long cours avec le militant et grande figure de la lutte pour les droits du peuple palestinien, feu Sion Assidon, et ce, un an avant sa disparition tragique. Entretien réalisé le 4 août 2024 à Mohammedia. Partie 2*

| Par Samia Moucharik

Lutter contre une guerre génocidaire

L’armée coloniale utilise l’énorme pression que constituent les massacres de la population civile pour tenter, en vain, d’écraser cette Résistance.


Sion Assidon : « Qu’est-ce qui est spécifique dans une lutte engagée face à une guerre génocidaire ? Dans un premier temps, je dirais que face aussi bien à une guerre génocidaire qu’à une guerre coloniale – qui n’est donc pas nécessairement génocidaire –, la lutte s’aborde par l’expression de la solidarité. S’ajoute le travail de démonstration de leur caractère profondément injuste et horrible. J’avoue ne pas avoir réfléchi à ce qui serait spécifique face à une guerre génocidaire, mais il faut le faire. Maintenant, même sans employer nécessairement le mot de « génocide », les gens au Maroc sont très conscients qu’il ne s’agit pas du tout d’une guerre classique au cours de laquelle deux armées s’affronteraient, dans la mesure où les victimes sont des civils désarmés. De même qu’ils sont conscients qu’il ne s’agit pas davantage d’une guerre coloniale où se feraient face une armée coloniale et une résistance armée.

Historiquement, toute guerre coloniale comporte un aspect génocidaire, simplement à Gaza, il prend le pas sur la simple répression coloniale de la résistance. 

Mais je précise aussitôt que, certes, la Palestine est en proie à une guerre génocidaire, mais elle dispose bien d’une résistance armée qui fait face à l’agression coloniale ; la situation est loin d’être celle des chambres à gaz. De son côté, l’armée coloniale utilise l’énorme pression que constituent les massacres de la population civile pour tenter, en vain, d’écraser cette Résistance. Historiquement, toute guerre coloniale comporte un aspect génocidaire, simplement à Gaza, il prend le pas sur la simple répression coloniale de la résistance armée qui implique la traque des combattants et les tentatives d’éliminer militairement la Résistance. Caractéristique fondamentale de la situation, il faut marteler encore et encore que la guerre génocidaire prend le dessus sur la répression armée du mouvement de Résistance. Pour preuve, les règles de tir en vigueur depuis Tufan Al-Aqsa assurent de manière explicite l’impunité aux soldats de l’armée coloniale en toute circonstance. L’autre dimension de la guerre génocidaire est qu’elle révèle justement la logique raciste qui préside à la destruction de la Palestine historique et de l’idée même du peuple palestinien. Elle révèle la logique du sionisme qui prévaut depuis même avant 1948, qui est formulée par « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », quitte à faire advenir « un peuple sans terre », quitte à faire advenir « une terre sans peuple » au prix d’une épuration ethnique. Aujourd’hui, nous sommes face à un au-delà de cette épuration ethnique qui prend le nom de « génocide ». Il ne s’agit plus seulement de chasser mais de détruire totalement. Les Marocains en sont pleinement conscients, tandis que le régime persiste à le nier. L’hésitation quant au mot « génocide » se fait largement entendre à la radio, de même que ses guillemets indiquant bien qu’il est prononcé en vue d’être attribué à d’autres.

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Les enjeux de la mobilisation populaire grâce à la pratique du boycott

Les gens ressentent le besoin de marquer leur appui à la Palestine. 


Sion Assidon : « Je ne suis vraiment pas sûr que nous réussissions pour l’heure à stimuler l’ensemble des potentialités de mobilisation existantes au Maroc, qui sont absolument gigantesques, au regard tant des manifestations que des appels au boycott lancés sur les réseaux sociaux. Les gens ressentent le besoin de marquer leur appui à la Palestine. Les listes spontanées de produits et de marques à boycotter qui circulent se présentent interminables et débordent largement la liste de BDS Maroc.

L’engouement pour le boycott est patent lors des distributions des tracts et des discussions qui s’en suivent.

Pour les gens cherchant à participer à leur manière à la bataille, le boycott apparaît comme le degré zéro de la résistance. L’expression de « degré zéro » n’est pas à entendre de ma bouche comme dévalorisante mais comme désignant le premier pas dans la Résistance. L’engouement pour le boycott est patent lors des distributions des tracts et des discussions qui s’en suivent. Non seulement la grande majorité des personnes abordées le pratiquent déjà, mais elles se chargent de relayer les informations dans leur entourage, voire au-delà. Il me semble tout légitime de se demander si cette potentialité énorme relative au boycott a été mise à profit au maximum. S’il est vrai que cet engagement populaire ne se traduit pas de manière organique et organisée, il permet de saisir l’ampleur du refus de toute relation avec l’État colonial. Se posent les difficultés d’organiser les gens, réunis par ce fil ténu qui se donne à voir dans l’acte de boycotter, ce même fil qui réussit à créer un lien de solidarité très fort entre nous-mêmes.

Les listes spontanées de produits et de marques à boycotter qui circulent se présentent interminables et débordent largement la liste de BDS Maroc. 

Ce lien favorise une résistance plus solide dans le tissu social au discours dominant promouvant ladite « normalisation ». A mes yeux, le boycott fait partie intégrante de la mobilisation, et donc les gens qui le pratiquent participent de cette même mobilisation. Nous le clamons haut et fort : « Al Muqâta’a hiya Muqawama », « Le Boycott est une Résistance » ! Outre au discours dominant, il constitue une résistance à une nouvelle forme de néocolonisation du Maroc à laquelle l’Etat d’Occupation s’adonne sans scrupules, prenant la forme déguisée d’achats de terre afin d’y cultiver avocats et dattes. Elle repose également sur l’exploitation des terres et des ressources en eau, qui manquent pourtant si cruellement. Ce qui fait défaut à mes yeux est de réussir à trouver des formes organisées et systématiques aux campagnes spontanées et populaires qui s’effectuent en dehors de celles plus maîtrisées dans le cadre de BDS, et dirigées, par exemple, contre Carrefour ou Axa. Notre propre contribution consiste à lancer les appels, auxquels décident de souscrire les gens, mais nous ne savons pas mesurer leur écho et déterminer avec précision si les objectifs sont atteints. Cette difficulté à mesurer les effets du boycott est problématique car il s’agit d’une connaissance utile pour réfléchir à nos stratégies. Du fait de cette embûche, toute évaluation ne peut s’effectuer qu’indirectement, en surveillant les déclarations des groupes visés, comme Dari, ou les pratiques commerciales de réduction auxquelles a recours Carrefour. Il est vrai que je me concentre sur mon engagement qu’est BDS, mais je pense plus largement que le boycott devrait être un levier bien plus déterminant qu’il ne l’est aujourd’hui pour l’ensemble du Front. Un autre rôle majeur que joue BDS est celui de vigie et d’alerte quant à la présence d’activités d’entreprises de l’Occupation, comme celle de la compagnie de navigation Zim1. BDS s’honore du fait de l’avoir fait connaître et d’avoir organisé des manifestations pour exiger son expulsion. De même que nous avons annoncé l’accostage d’un navire de guerre. Il existe un terrain favorable pour l’écoute des gens, et il faut être capable de mettre à profit ce terrain. Je pense que la force du boycott, qui tient à sa dimension populaire, constitue sa faiblesse du fait de son caractère individuel : facile à pratiquer mais difficile à mesurer. 

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Le boycott a fait l’objet de répression. Elle s’est abattue particulièrement sur un rassemblement organisé par le Front, sur la suggestion de BDS, devant un Carrefour à Salé.

Le boycott a fait l’objet de répression. Elle s’est abattue particulièrement sur un rassemblement organisé par le Front, sur la suggestion de BDS, devant un Carrefour à Salé. Le premier rassemblement, auquel j’ai participé, s’est relativement bien passé, émaillé de quelques tensions. En revanche, lors du second sit-in, 13 militants ont été arrêtés et les procès-verbaux ont aussitôt atterri sur le bureau du Procureur, qui a décidé de les poursuivre pour « occupation de l’espace public » et non pour le boycott. De manière calculée, ces militants sont poursuivis au Tribunal de Salé de manière séparée, ce qui empêche justement la tenue de toute audience, obligeant les juges à les reconvoquer de manière répétitive. Cette tactique sert incontestablement à éviter tout remous et toute discussion concernant la question délicate du boycott, notamment contre Carrefour, tout en cherchant à intimider ses adeptes. Si jamais ces militants ne se présentent pas à la moindre convocation, ils risquent une condamnation. Il se trouve que cette épée de Damoclès qui plane sur eux ne produit pas les effets escomptés, déjà parce que certains d’entre eux sont des membres du Secrétariat national du Front. Nous-mêmes lorsque nous faisons régulièrement des distributions de tracts devant des Carrefour, les caïds et les autorités locales nous demandent de circuler mais sans nous arrêter. Sauf une fois à Casablanca, où j’ai été conduit au poste alors que je n’avais pas ma carte d’identité. J’ai eu droit tout de même à de plates excuses. 

Le front du boycott universitaire

Un projet de catalogue est envisagé sérieusement pour recenser les universités marocaines ayant contracté des liens avec celles de l’Occupation.

Sion Assidon : « Un projet de catalogue est envisagé sérieusement pour recenser les universités marocaines ayant contracté des liens avec celles de l’Occupation. Il permettrait d’identifier avec précision les contrats, les signataires, les domaines sur lesquels ils ont été établis ainsi que leurs promoteurs. Pour ma part, je nomme les universités israéliennes « universités de l’armée d’occupation », car il n’existe aucune d’entre elles qui n’ait pas de lien avec l’armée. Elles forment les officiers, offrent une série d’avantages pour les étudiant(e)s durant leur service militaire. Elles financent des sujets de recherche entièrement centrés sur des objectifs purement militaires, à l’instar de la doctrine Dahiya qui est appliquée aujourd’hui à Gaza. Concernant ce front des universités, nous avons organisé ce que nous avons nommé « l’Université du Boycott » qui a consisté en une série de conférences par zoom données par des activistes, et en particulier de grands activistes palestiniens, comme Omar Barghouti pour ne citer que lui. Cette série a visé à expliquer auprès d’un public d’étudiants les enjeux du boycott académique. Une autre bataille se mène pour obtenir des universités marocaines la rupture des liens contractés avec celles de l’Occupation. Parmi celles-là, l’Université Mohamed VI Polytechnique (UM6P) compte le plus de contrats, au nombre de 8. Il y a aussi l’Université Hassan II de Casablanca, l’Université Mohamed V et des universités privées, comme l’Université Euro Méditerranéenne (Euromed) de Fès, l’Université Internationale de Rabat (UIR), ainsi que l’Institut Agronomique et Vétérinaire. Sans les organiser, nous sommes en train d’encourager et de favoriser la construction de réseaux entre étudiants, et cela par la mise en contacts doublée de la proposition de stratégies. Une bonne nouvelle est venue de l’UM6P où des étudiants et anciens étudiants ont réuni suffisamment de signatures pour demander la rupture de toute coopération. Résultat des courses, les festivités de remise de diplômes de la fin de l’année ont été annulées. D’autres initiatives sont en cours, à l’UIR notamment, mais aussi à Euromed, qui s’annoncent sans doute plus difficiles tant la répression semble beaucoup plus sévère en vue d’étouffer dans l’œuf toute mobilisation. Certains étudiants se sont vus privés de leur bourse ou menacés de l’être, voire de ne pas être réinscrits. Cette menace pèse lourdement dans une université privée très coûteuse. Mais il est à penser qu’elle pourrait être plus facilement écartée, ou neutralisée, lorsqu’un mouvement de solidarité entre les universités pourra voir le jour. Du côté des universités publiques, celles de Casablanca et de Tétouan ont été fermées, entre une semaine et dix jours, sans aucune justification donnée, en guise de réponse à l’organisation de journées dédiées à la Palestine. Des étudiant(e)s se sont même vus privés d’activités universitaires sans être en rapport avec l’initiative visée. Cette décision de fermeture constitue un aveu de faiblesse devant la crainte d’une contagion dans les universités, nourrie par le précédent de la mobilisation internationale sur les campus. De manière générale, les débuts de la mobilisation universitaire ont été difficiles du fait du risque sérieux de répression, mais elle a fini par prendre un peu plus de forces. Ainsi, à l’UM6P, les étudiants ont commencé à faire du boulot, et ils ont été soutenus par l’entrée en piste, en mai, des diplômés, qui eux échappent à toute possibilité de pressions ou de menaces sur leurs études ou même sur leur carrière, à la différence des étudiants, des enseignants et des employés. Ces diplômés ont accepté de signer un appel en vue de soutenir la Palestine, impulsé par l’association des anciens étudiants. Concernant le refus filmé du doyen de l’Université de Casablanca de remettre son diplôme à une étudiante arborant un keffieh, il a été mis en retraite anticipée, à la suite du tollé qu’a suscité cette image. Il se trouve que ses activités avec les structures sionistes sont anciennes puisqu’à la suite des accords avec le ministère de l’Etat d’Occupation, il a été chargé par le ministère de l’Education nationale de l’épuration des manuels scolaires, en promouvant la « tolérance » et « l’éradication de l’antisémitisme », tout en faisant disparaître la mention de la Palestine. Si les étudiant(e)s devaient ignorer cette fonction, il est à penser que lui a dû concevoir ce keffieh comme une défiance.  

Un projet à venir concernant le front économique

Sion Assidon : « Pour ma part, je conçois depuis un moment le projet de recenser les entreprises marocaines qui commercent avec l’Occupant, en vendant par exemple du couscous, de la sardine ou des cornes de bélier qui servent à la fabrication d’un objet rituel. Le but serait de réaliser un registre très précis de ces entreprises, ce qui exige un énorme travail de recherches méticuleuses et assez longues. Il est tout de même possible d’établir une partie de la documentation à partir des annonces publiées par les rabbins en Palestine occupée, inventoriant les marchandises importées depuis le Maroc et certifiées casher. C’est un travail qui exige beaucoup de temps, qu’il s’agirait de réussir à dégager. 

  1.  Plus précisément, cette entreprise de transit israélienne dispose d’une filiale marocaine, Zimag, qui se charge de l’acheminement de transports de navires entre les ports marocains et celui de Haïfa, dont du matériel militaire. https://enass.ma/assidon-linfiltration-israelienne-au-maroc-est-dangereuse/ ↩︎
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