Deuil et maternité

Comment reparer

L’écrivaine égyptienne Iman Mersal interroge les représentations douloureuses de la maternité. Un essai très émouvant.

L’écrivaine égyptienne Iman Mersal interroge les représentations douloureuses de la maternité. Un essai très émouvant.

La mère, une « coquille d’œuf à casser » par l’enfant pour venir au monde ? C’est sur ces mots de la poétesse polonaise Anna Swirszczynska qu’Iman Mersal entame un chemin à la fois intime et intellectuel sur la maternité. Des mots emprunts de violence et de refus : « Tu ne seras pas la plus forte, dit en effet la poétesse à l’enfant à naître : je saurai me défendre ». La maternité n’a rien d’un état de béatitude, faite uniquement de don, de fusion et d’amour inconditionnel ni instinctif. C’est un combat, un corps à corps, une menace, une source de culpabilité. Voire de terreur. Iman Mersal aborde un sujet encore une fois douloureux, elle qui avait été très remarquée pour son récit-enquête Sur les traces d’Enayat al-Zayyat (prix Cheikh Zayed 2021), qui retraçait la vie d’une jeune écrivaine suicidée.

Au-delà des stéréotypes

Iman Mersal

Comment réparer : la maternité et ses fantômes est à la fois un essai, un journal intime ponctué de photos, un recueil de poèmes. Il en faut des formes différentes pour approcher un sujet si profond et se « mettre à l’écoute de ce qui échappe ou s’oppose à ce récit ». Un des points de départ de ce livre est une photo, qui est décrite mais pas montrée, celle de l’autrice enfant avec sa mère, la dernière avant qu’elle meure des suites de son accouchement. De cette tragédie naît une volonté de lutte pour libérer la parole et faire reculer « les stéréotypes relatifs aux rapports des femmes à leur corps et au monde ». Reconnaître les zones d’ombre de la maternité, dans son irréductible singularité, c’est en effet permettre des récits non univoques quant à la relation de chacune à sa mère, à sa grand-mère, à ses enfants, hors du seul discours autorisé et intelligible par le patriarcat. L’enjeu est donc profondément politique et culturel. La partie la plus intimiste, « Comment trouver votre mère dans un portrait », examine à partir de photos anciennes la mise en scène des mères, qui peut aller jusqu’à leur propre effacement. « Qu’est-ce qui doit être saisi pour créer une “mère” ? Qu’est-ce qui est coupé et exclu du cadre de l’instantané réussi afin de poser la maternité idéale dans notre imaginaire ? » Au-delà de sa situation individuelle, la « mère instrumentale, icône ou idéologisée », symbolise l’histoire, le conflit social, la dictature, la guerre… Mais l’image intime impose un chemin en sens inverse, vers ce qui est non objectivé, occulté, vers nos fantômes.

Dans ce bref livre, Iman Mersal livre une analyse profonde et lucide de la maternité, et fait de la fiction un outil pour explorer les silences de la mémoire, les fantasmes morbides et les liens qui se dupliquent ou se dissocient d’une génération à une autre. Un livre virtuose et bouleversant dans sa capacité à entrelacer l’intime et le symbolique, et dont chaque histoire, chaque forme converge vers un point central : comment surmonter le deuil et dépasser la peur de la mort.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Comment réparer : la maternité et ses fantômes
Iman Mersal, traduit de l’arabe (Égypte) par Richard Jacquemond
Zoème, 128 p., 200 DH

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