Le stade ou l’hôpital ? : « Le Maroc officiel » a fait son choix

Enass media edito

La politique est l’art de faire des choix. « Le Maroc officiel » a fait le choix, pour les cinq prochaines années, de soigner à grande vitesse ses stades, ses autoroutes et ses trains. C’est une nouvelle politique d’infrastructures qui vise à préparer le Maroc à accueillir de grands événements sportifs. Le deuxième choix, ou…

On ne peut pas construire un stade flambant neuf d’un coût de 800 millions de DH (chiffre officiel) et d’autres stades à Rabat et ailleurs, tout en construisant un État social réel, effectif, avec un financement conséquent des pouvoirs publics.

C’est simple : on ne peut pas construire un stade flambant neuf d’un coût de 800 millions de DH (chiffre officiel) et d’autres stades à Rabat et ailleurs, tout en construisant un État social réel et effectif avec un financement conséquent des pouvoirs publics. Le « en même temps » n’est qu’un vœu pieux. Prenons deux exemples récents pour illustrer le choix clairement affiché d’abandonner le projet de construction de l’État social au Maroc.

La reconstruction des zones sinistrées par le séisme du 8 septembre 2023 est une parfaite illustration de cet abandon de la part de l’État envers ses citoyens. Fini les belles promesses et les effets d’annonce. Le programme de reconstruction se réduit comme peau de chagrin. La politique du chiffre prend le dessus sur les réalisations du terrain. Le ministère des Finances brandit l’austérité face aux sinistrés pour réduire le nombre de bénéficiaires d’une indemnisation totale (22% en moins). Ensuite, le ministère de l’Intérieur prend le relais. À travers ses gouverneurs et ses agents locaux, ce département réprime et intimide les récalcitrants. L’attention politique et financière est désormais orientée vers le « Maroc de 2030 ». Pire que la reconstruction d’une maison, les sinistrés se sentent abandonnés. Ce sentiment est tenace chez les populations des provinces d’Al Haouz, de Chichaoua ou de Taroudant, malgré les efforts consentis par les officiels. Les sinistrés du 8 septembre sont priés de regarder « le Maroc qui bouge » sur leurs télés.

Pour mesurer le niveau des priorités : il faut deux ans pour construire un stade, mais sept ans pour le CHU d’Agadir.

Le deuxième exemple est celui de la réforme du secteur de la santé. Le coup de gueule des habitants d’Agadir ce week-end, après ceux de Zagora, démystifie cette énième réforme du secteur. Bien que le budget du secteur ait doublé entre 2018 et 2024 pour atteindre 30,7 milliards de DH, le mal est encore profond et les besoins sont importants, à la mesure de la dilapidation des deniers publics dans ce même secteur. Encore une fois, le « en même temps » ne marche pas. Soit on reconstruit le stade d’Agadir, soit on achève l’interminable chantier du CHU d’Agadir qui dure depuis… 2018. Pour mesurer le niveau des priorités : deux ans pour construire un stade, sept ans pour construire le CHU d’Agadir. C’est l’entreprise TGCC qui gère ce projet. Ce géant du BTP aurait pu boucler ce chantier en un temps record si la volonté politique et financière avait été présente.

Le corps du nourrisson qui n’a pas été pris en charge convenablement par les services de l’hôpital Hassan II d’Agadir résume dramatiquement la situation du secteur dans le Souss et le reste du Maroc. Ce même secteur est désormais une machine à cash pour de grands groupes financiers de la santé qui s’en mettent plein les poches. C’est un secteur de la santé au service des actionnaires.

Les voix nuancées nous diront, comme à chaque fois, qu’il faut garder raison et que le Maroc peut « faire en même temps » une politique d’infrastructures dans l’urgence, à coups d’endettement, et une politique sociale au service de ses citoyens, notamment les plus défavorisés et enclavés. Mais ces personnes ont la mémoire courte ou font preuve d’amnésie.

Avec l’arrivée du roi Mohammed VI, une première politique des infrastructures a été lancée entre 2000 et 2010. Elle était nécessaire en raison du délabrement qu’avait connu le pays dans les années 80-90 sous les effets du Programme d’ajustement structurel et de la fin du règne de Hassan II. La politique du nouveau roi avait pour objectif surtout « d’attirer les investisseurs » et « de créer des emplois ». Cette politique a certes permis de préparer le terrain aux investisseurs et de rendre le Maroc si attractif et lucratif pour les capitalistes, sous le gouvernement patronal de Driss Jettou. Cette même politique n’a pas été créatrice d’emplois durables et sa croissance fut de courte durée. 

Ce « Maroc officiel » a fait un choix au détriment de celui des citoyens marocains. Les sinistrés du 8 septembre sont priés de regarder « le Maroc qui bouge » sur leurs télés.

Nous nous acheminons vers la même trajectoire, avec un endettement encore plus lourd et, surtout, des infrastructures (stades) à l’utilité économique et sociale très discutables. Le risque que nous encourons est aussi que le principal décideur en politique budgétaire (F. Lekjaa) est lui-même l’homme du foot au Maroc. Ce qui lui laisse les mains libres pour décider des allocations budgétaires, selon ses priorités, c’est-à-dire celles de la FIFA et de l’Agence « Maroc 2030 ».

Ce « Maroc officiel » a fait un choix au détriment de celui des citoyens marocains. Les phrases larmoyantes sur le refus d’un « Maroc à deux vitesses » n’y changeront rien. Les habitants d’Al Haouz le savent. Les citoyens sans accès aux services de soins subissent chaque jour ce choix.

À Lire aussi
  • Avoir vingt ans à Gaza

    Un premier recueil de la jeune poétesse gazaouie Dana Flaifl vient d’être traduit en français. Poignant.

    Dana flaifl tout ce que j ai c est l ecriture avec elle je resiste 1768717541
    23 janvier 2026
  • Les histoires d’amour finissent…

    Dans un remarqué second roman, l’écrivaine canado-égyptienne Noor Naga raconte une histoire d’amour condamnée par tous.

    Un égyptien peut il parler anglais
    16 janvier 2026
  • Des récits pour mieux sensibiliser

    En toutes lettres (ETL), en collaboration Enass.ma, a le grand plaisir de vous présenter le résultat de son programme « Storytelling pour l’égalité », programme rendu possible grâce au soutien de l’Institut français du Maroc (IFC). Présentation des dix textes prévus pour cette édition par Hicham Houdaïfa et Kenza Sefrioui, co-fondateurs de ETL.

    Whatsapp image 2026 01 15 at 19.19.14

    Récits

    15 janvier 2026
  • Inscrivez-vous à la Newsletter des Sans Voix 


    Contre l’info-obésité, la Newsletter des Sans Voix