Les migrants disparus : Une blessure sans frontières 

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À Oujda, une centaine de familles de migrants disparus ou détenus ont pris la route vers la frontière algérienne pour réclamer vérité et justice. Portant photos des personnes disparues, elles interpellent les autorités marocaines, algériennes et européennes. Entre larmes et dignité, la caravane de l’AMSV rappelle que l’absence est une blessure sans frontières.

| Reportage à Oujda Salaheddine Lemaizi (texte) et Ayoub Jabir (vidéo

Il est 10 heures du matin, ce 7 février 2026, sur la place de la mairie à Oujda. Des hommes et surtout des femmes se sont donné rendez-vous dans la capitale de l’Oriental pour commémorer la douleur, la perte et la quête de vérité et de justice. Ici, chaque mère, chaque père, sœur ou frère est à la recherche d’une lumière, d’un espoir autour de la vie d’un proche parti sur une route migratoire, du Maroc vers un pays maghrébin ou européen.

Les familles de disparus et de détenus espèrent tirer un fil qui pourra les mener vers une information, un signe de vie, un soupçon d’espoir. Chacun et chacune a apporté une photo de l’être cher, une attestation de naissance ou tout autre document prouvant qu’Ayman, Mustapha, Ali ou Oumaira ont existé et continueront d’exister.

Côté organisateurs, les membres de l’AMSV s’activent pour apporter les dernières touches logistiques à cette caravane annuelle. Ce moment fort comporte une dimension nationale (adressée aux autorités marocaines), régionale (adressée à l’Algérie, qui retient 250 Marocains à la suite de tentatives de migration) et internationale (adressée à la Commission européenne et aux pays de l’Union européenne).

Fatima, Hassan et Youssef, membres de l’AMSV, s’attellent à organiser les participant·e·s. Deux bus sont mobilisés pour transporter une centaine de personnes vers la frontière algérienne et vers la place de Saïdia, où se tient la commémoration.

 « Nous voulons une réponse, même douloureuse. Mais pas le silence. »

« L’AMSV tient ce rendez-vous annuel depuis 2019. L’enjeu, cette année, est de faire face à l’ampleur des dossiers reçus. En 2025, nous avons traité 436 cas de disparitions ou de détentions sur les routes migratoires. Le phénomène s’étend géographiquement de manière préoccupante », observe Hassan Ammari, président de l’AMSV, avant le départ de la caravane d’Oujda.

Des familles, un combat


Les deux bus démarrent. Les familles s’installent, chacune s’accrochant à la photo de son proche. Les plus organisées ont apporté un sachet, un étui ou un dossier où elles classent photos et documents du disparu ou du prisonnier.

Abdenabi représente une famille de vingt jeunes Marocains originaires de la commune rurale d’El Guisser, à 28 kilomètres de Settat. « Ils sont partis par la route algérienne. Ils ont été arrêtés dans ce pays. Nous savons que deux d’entre eux ont été condamnés à un et deux ans de prison ferme. Ils sont tous jeunes, âgés de 18 à 21 ans. Nous n’avons pas de nouvelles du reste du groupe, mais nous pensons qu’ils sont toujours en vie », explique-t-il.

« Depuis quatre ans, je vis sans savoir. »

Zhor, pour sa part, est sans nouvelles de son fils parti en 2022. Depuis quatre ans, elle remue ciel et terre. « Je me suis fait arnaquer par des avocats en Algérie. J’ai tout essayé pour avoir des nouvelles, mais je n’en ai aucune », déplore-t-elle.

La caravane emprunte la route nationale n°17 reliant Oujda à Saïdia. L’Algérie est si proche. Les postes-frontières sont bien visibles. Les familles savent que leurs enfants ont traversé par l’un de ces points, officiellement fermés mais devenus des passages officieux.

Frontière fermée, porte close


La caravane s’approche du rond-point menant à la zone de Bel Lajraf, entre les dunes, un point frontalier terrestre et côtier séparant le Maroc (région de Saïdia) et l’Algérie (région de Marsa Ben M’hidi). Les autorités locales prennent contact avec les organisateurs et les « invitent » à ne pas se diriger vers ce point.

Cette zone était considérée comme le lieu de rencontre le plus proche entre citoyens des deux pays. Elle était historiquement connue pour être l’endroit où les familles séparées par la frontière, fermée depuis 1994, s’échangeaient des salutations.

 « La frontière est fermée, mais notre espoir reste ouvert. »

Jusqu’à récemment, elle constituait un symbole de fraternité – « khawa khawa » – malgré les tensions politiques. À la suite de scènes de provocation de part et d’autre, les autorités marocaines ont décidé d’en fermer l’accès. Les frontières continuent de se refermer entre les peuples.

La caravane poursuit son chemin vers la plage de Saïdia. Ici, la frontière entre l’Algérie et le Maroc semble disparaître ; seule une petite corde matérialise la séparation. Certaines familles s’effondrent en larmes. D’autres restent debout, face à la mer et aux frontières. Toutes et tous portent des fleurs, symboles de l’espoir de retrouver l’être cher disparu.

Exigences associatives

 « 436 dossiers en un an : c’est une urgence humaine. »


Les déclarations lues par les organisateurs rappellent les principales revendications. L’AMSV « souligne la nécessité de documenter les tombes inconnues de migrants dans plusieurs régions, notamment dans le sud de l’Espagne, en Italie et sur la route des Balkans. Elle appelle à renforcer la coopération internationale en matière d’identification par ADN et à créer une base de données dédiée impliquant les familles concernées ».

 « Nous demandons la vérité, la justice et la réparation. »

Enfin, l’association appelle « à la vérité, à la justice et à la réparation pour les victimes de la migration et leurs proches ». Elle demande la facilitation de visas humanitaires pour les familles de migrants détenus ou disparus, la numérisation des données relatives aux victimes, le respect des droits fondamentaux des migrants et la mise en place de couloirs humanitaires pour le rapatriement digne des dépouilles.

Une lettre adressée au président de la République algérienne a également été lue afin de demander une grâce présidentielle en faveur des centaines de Marocains détenus dans les prisons algériennes.

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