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Littérature brutaliste

Trent Sis Malika Moustadraf

Vingt ans après sa disparition prématurée, les nouvelles de Malika Moustadraf délivrent en traduction française leur rage contre les impasses de l’ordre social.

Vingt ans après sa disparition prématurée, les nouvelles de Malika Moustadraf délivrent en traduction française leur rage contre les impasses de l’ordre social.

« Tout est vrai dans ces pages. Et c’est ce qui fait leur puissance », souligne en préface la poétesse Rim Battal, qui souligne le gouffre entre un récit de modernité et les permanences « dans ses recoins, des personnes cabossées, des coutumes problématiques, des histoires non résolues ». Pour autant, elle récuse toute lecture documentaire et fait le parallèle avec l’architecture brutaliste – « un choix éthique plutôt qu’esthétique » : « Le livre de Moustadraf est une bâtisse inhospitalière, sèche, qui laisse voir la structure nue du monde social. » Après l’excellente traduction en anglais d’Alice Guthrie en 2022, l’œuvre majeure de Malika Moustadraf est enfin traduite en français.

Deux réserves cependant : la traduction de Florian Targa est fluide mais on ne le suivra pas sur son choix de modifier l’orthographe française pour signaler les mots de darija (et non d’« arabe dialectal », merci) et de français. Ce parti-pris donne l’impression que l’arabe marocain n’est pas pleinement reconnu comme une langue d’écriture, riche de ses différents registres, et enferme dans une analyse linguistique la langue de Malika Moustadraf, qui est pourtant d’une grande inventivité – le traducteur le reconnaît lui-même, puisqu’il évoque « une œuvre qui vient travailler la norme et toucher aux marges ». Par ailleurs, on s’étonne que pour la couverture, l’éditeur ait choisi une œuvre de la photographe iranienne Maryam Saeedpoor, qui n’évoque pas les réalités marocaines et oriente la lecture vers une critique de l’islam, à laquelle l’œuvre de Malika Moustadraf ne saurait être réduite.

Littérature brutaliste

Malika Moustadraf

36. Le numéro du célèbre pavillon de psychiatrie casablancais est ici l’emblème d’une société dont l’ordre inique ne peut que produire de la pathologie. Comme Ahmed Bouanani dans L’Hôpital, Malika Moustadraf a recours à cette image pour formuler une critique sociale au vitriol. Dans les dix nouvelles de son recueil, suivies des quatre nouvelles parues dans la revue Qaf Sad, la nouvelliste, autrice aussi d’un roman, Jirah al-ruh wa-l-jassad(1999), fait l’inventaire des violences faites aux femmes, aux enfants, aux personnes qui ne rentrent pas dans la norme patriarcale, encouragée par un ordre sécuritaire qui s’appuie sur la religion. Le choix de la nouvelle lui permet de souligner ce théâtre social, avec ce qu’on montre et ce qu’on tait, avec ses secrets et ses proclamations, ses hypocrisies et ses scandales. Malika Moustadraf est aussi attentive à la matérialité des corps, des réalités économiques, des cérémonies qu’aux soupapes dans le rêve, le fantasme et l’imaginaire. Elle fait s’entrechoquer l’injonction brutale de ceux qui ont le pouvoir à la petite musique de celles et ceux qui la reçoivent de plein fouet, qui doivent se taire et biaiser, mais savent la détourner. Au-delà du trauma, l’humour et l’autodérision donnent à ses personnages une attachante vitalité et l’énergie de toute contestation véritable.

Il est toujours à regretter que la diffusion au Maroc de cette œuvre soit si confidentielle.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Trent-sis
Malika Moustadraf, traduite de l’arabe (Maroc) par Florian Targa
Cambourakis, 112 p., 230 DH

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