Le “Visa social” : la frontière entre le Maroc et “Morocco”

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On assiste actuellement à l’émergence d’une dualité entre « Morocco » et le « Maroc ». Cette fausse dualité, qui illustre une ségrégation socio-spatiale, nous met devant la réalité d’une frontière entre des « héritiers » et des « Hergawi ».

|  Par Yassine Makini, étudiant en urbanisme au Maroc. 

Cette séparation, qui exige un Visa, nécessite d’avoir pas seulement un capital de monnaie mais aussi un capital social et culturel que le Hergawi doit obtenir pour faire le passage. Son Habitus, qu’il doit changer pour s’adapter aux codes sociaux des gens civilisés, se présente comme un obstacle. D’ailleurs, une des pages les plus connues et suivies au Maroc s’appelle Casa Bel Visa (allusion à la nécessité d’imposer le visa aux ruraux/paysans qui veulent venir ou s’installer à Casablanca). 

Dans le sens inverse, certains refusent de traverser vers le Maroc populaire, ils disent que ce n’est pas leur niveau et c’est mieux d’éviter le contact avec les dits Hergawa.

Ce barrage disparaît dans l’espace numérique quand les algorithmes détruisent cette rupture virtuellement, entre les vidéos TikTok, les publications de Facebook et les stories d’Instagram. Les non-Hergawa se trouvent devant une situation de confrontation directe avec les Hergawa. Ce contact ne produit pas de dialogue, autrement il déclenche une guerre froide et intense, le digital devient un miroir transparent qui montre à l’élite que l’autre est l’enfer, et nourrit la haine sociale du Hergawi devant un luxe inaccessible.

La plage où le bus n’arrive pas : de la sélectivité dans l’espace public

Pendant la saison d’estivage, le littoral n’est plus un espace public, il manifeste une ségrégation spatiale qui divise les baigneurs, certains le disent «la plage inaccessible par le bus », on parle des plages qui se trouvent autour des résidences privées et des hôtels de luxe, loin du bruit des Hergawa, ce sont des endroits qui dépendent à la voiture, ici le transport public devient un outil de filtrage social au lieu de faire la liaison et connecter le territoire.

Le sociologue Vincent Kaufmann introduit la notion de la motilité, selon lui cela implique le potentiel de mobilité d’un individu, cette théorie repose sur trois piliers : l’accès (avoir une voiture), le savoir-faire (les codes sociaux) et le vouloir-faire (l’appropriation de l’espace), ces éléments précisent et tracent les limites qui divisent le territoire en créant une rupture entre les plages de « Morocco », et les plages de la classe populaire. Même au niveau des noms-lieux, qui se présentent au niveau de la carte comme des codes de classe sociale et qui poussent ceux qui ont les moyens (l’accès, le savoir-faire et le vouloir-faire) à aller à Capo Negro ou Plage David et laisser Plage Nahla et Sidi Bouzid pour les pauvres, on parle d’une toponymie d’exclusion classiste qui reproduit la hiérarchie sociale. 

A lire aussi : Hergawa : Analyse critique d’un concept classiste 

Les garde-corps du classisme : le videur et l’agent de sécurité du Mall

Les malls (centre commerciaux) sont souvent critiqués pour l’effet non-lieu, la dépendance automobile, la ségrégation sociale et la marchandisation de l’espace public. L’emplacement idéal pour un mall luxueux ; c’est à l’écart des Hergawa.

C’était un samedi après-midi, dans le centre commercial et comme d’habitude il y avait beaucoup de monde. Aux entrées, j’ai remarqué la mise en place de quelques barrières et plus d’agents de sécurité. De l’autre côté, un groupe de mineurs non accompagnés, qui sont par défaut classés (Hergawa), étaient interdits d’accéder au mall. Je suppose aussi que cet agent de sécurité peut interdire d’autres personnes dont le profil ne correspond pas à cet endroit.

Au-delà de la sécurité physique, ces agents protègent aussi des normes sociales en filtrant l’espace public privatisé. Le paradoxe, c’est qu’ils sont obligés d’exclure des individus issus de leur propre entourage. En réalité, le fait d’avoir des préjugés classistes contre les “Hergawa” fait de nous tous des garde-corps du classisme.

“Nous et les autres” : la solidarité sociale face à l’élitisme et le supérioritisme

L’usage du terme Hergawa révèle une logique de Nous (les civilisés) et les autres (Les Hergawa), ce qui reflète un sentiment d’élitisme et de supériorité chez cette classe, qui n’est pas nécessairement riche mais favorisée par des privilèges d’éducation et un entourage familial et social aisé. En stigmatisant les classes populaires, ces ‘Non-Hergawistes’ ignorent les facteurs responsables du non-civisme tels que la pauvreté et les inégalités, et transforment ainsi la chance sociale en arrogance de classe, ne voyant en l’autre qu’un citoyen de classe inférieure qui mérite la punition au lieu de la justice sociale.

La société marocaine a toujours reposé sur la solidarité, le voisinage et l’esprit communautaire, et l’individualisme importé par ce classisme a des conséquences qui mettent en danger notre durabilité sociale et spatiale et nos valeurs. Peut-être ce classisme à tendance élitiste a réussi à convaincre les gens qu’être civilisé veut dire être moins communautaire et le contraire est assimilé au Hergawisme. Il faut remettre en question cette approche matérialiste qui tend à nous détacher de l’humanité.

Hiérarchie sociale et disparités : Analyse statistique du capital urbain et socio-culturel.

L’analyse de ces données statistiques indique une forte présence des disparités sociales, les standards de vie valorisés au Maroc (voiture, bilinguisme, habitat amélioré) sont souvent inaccessibles pour une vaste majorité.

– environ 70% des ménages marocains ne possèdent pas une voiture, alors que la planification des villes marocaines privilégie l’automobile, négligeant une vaste majorité qui dépend d’un transport public saturé et limité. (L’enquête l’Économiste-Sunergia)

– 30% de la consommation nationale totale est concentrée chez les 10% plus aisés. (HCP, Enquête nationale sur le niveau de vie)

– La maîtrise de la langue française, marqueur de distinction sociale par excellence, ne concerne que 33% de la population. (OIF, Rapport 2022)

– Seuls 11,4% de la population ont atteint le niveau supérieur et 10,5% le niveau Bac. Le niveau secondaire collégial représente environ 20%. Le reste, soit une majorité de près de 58%, n’a pas dépassé le niveau primaire ou est sans instruction. (Source : HCP, RGPH 2024)

-Au niveau de Rabat par exemple : le bloc de classe moyenne/aisée (Hassan – Agdal Ryad- Souissi) constitue 75% de la surface du tissu urbain pour ne loger que 36% de la population. Contrairement au bloc populaire (Yacoub Al-Mansour – Youssoufia) qui occupe seulement 25% de la surface mais qui fait habiter plus que la moitié (64%), cette partie saturée connait aussi un déficit au niveau de l’espace public malgré l’importance démographique. (Source : HCP, Monographie Régionale) 

La lecture croisée de ces indicateurs montre que le modèle de citadinité valorisé au Maroc est une minorité statistique et ne concerne qu’une exception privilégiée (environ 10%-20%). Cependant, le profil type du Marocain qui n’a pas le Bac, qui n’a pas de voiture et qui habite dans un quartier dense ou dans un douar, représente la majorité sociologique du pays, ce ne sont pas des Hergawa, on parle d’une population marginalisée et mise à l’écart. Le désordre et l’informalité que les villes connaissent, ce n’est absolument pas le résultat d’un manque de civisme mais ce sont des conséquences naturelles de ségrégation spatiale. Le vrai enjeu c’est l’injustice sociale plutôt que l’incivilité. 

L’économie informelle : la contribution des Hergawa au PIB

La stigmatisation sociale concerne aussi des activités de l’économie informelle :  on parle des vendeurs ambulants, des ferrechas et des souks hebdomadaires qu’on trouve souvent dans des quartiers populaires et les marges des villes. Ils sont accusés de manque d’organisation et de leur effet sur le paysage urbain ainsi que la ruralisation de la ville 

En réalité ces activités qui entrent dans le cadre de l’économie informelle contribuent à offrir des emplois accessibles et lutter contre le chômage, stimuler l’économie locale et surtout l’économie de proximité et à garantir l’accès à des produits à bas prix, à la portée des familles qui ont un pouvoir d’achat limité et fragile.

Il faut changer le regard envers ces activités, qui sont considérées comme un levier économique vital et essentiel et qui contribuent également à la durabilité et la cohérence sociale des quartiers, loin de la dépendance automobile et la surconsommation encouragée par les grandes surfaces, les commerçants du secteur informel ne sont pas des «Hergawa» mais autrement des agents économiques qui participent au développement socio-économique et qui méritent l’inclusion au sein de nos villes. 

Le Maroc post-classiste : est-il temps d’abolir l’usage du terme “Hergawa” ?

Dans ce contexte de disparités de marginalisation et de ségrégation socio-spatiale, il faut penser à un Maroc de demain, un Maroc post-classiste, où les classes précaires sont loin de l’exclusion et la stigmatisation. Le terme Hergawa ne fait que rendre les victimes responsables de leurs conditions vulnérables, au lieu de remettre en question la manière dont nos villes sont pensées.  

Le véritable danger qui résulte de l’utilisation irresponsable de cette notion, c’est le fait de rendre la division de classe une normativité qui exige d’être acceptée et que c’est normal d’exercer la discrimination contre les autres, ce qui met en péril les valeurs de solidarité et de vivre-ensemble. 

La ville doit être un espace de diversité, de convivialité et de participation. Donc, toute forme de discrimination, et le mépris de classe en particulier, n’aboutit qu’à justifier la fragmentation socio-spatiale qui engendre la rupture entre l’individu et son entourage. Et pour combattre la précarité, l’incivilité et n’importe quel phénomène défavorable, les insultes ne seront jamais une solution.

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