Hergawa : Analyse critique d’un concept classiste
Hergawa, Hergawi, le mot a fait irruption dans l’espace public. Yassine Makini, propose « une analyse socio-spatiale d’un concept classiste dans un contexte de disparités sociales ». Et s’interroge : faut-il abolir l’usage de ce terme ? Eléments de réponses. Partie 1 .
| Par Yassine Makini, étudiant en urbanisme au Maroc.
Hergawa, au singulier Hergawi, ce terme qu’on utilise souvent pour classifier des gens avec des comportements qui indiquent le manque de civisme et de citadinité au sein de l’espace urbain. Ces personnes concernées sont généralement issues des quartiers populaires ou bien des nouveaux arrivés de l’exode rural ou de nouveaux riches gardant les marques sociales et symboliques de la ruralité, c’est-à-dire la manière de parler, de s’habiller et de s’exprimer permet d’identifier si quelqu’un est Hergawi ou pas.
Cette injure (Slur en Anglais) s’inscrit dans un contexte de discrimination classiste et de stigmatisation envers ces dits « Hergawa » en les jugeant sans la prise en compte la socialisation des personnes appartenant à des classes sociales marginalisées et les facteurs de ségrégation spatiale qui mettent en question la mixité dans la ville. L’habitus chez Pierre Bourdieu est un système de dispositions durables et transposables, que l’individu acquiert à travers les interactions avec son entourage social et qui affecte de manière inconsciente ses comportements, son accent, son style vestimentaire et musical ainsi que ses habitudes fréquentes. Ces éléments de fond et de forme jouent un rôle clé dans l’insertion de l’individu au sein d’une classe sociale distincte. Souvent, on considère quelqu’un avec un style de « Tcharmil » (une sous-culture de jeunes issus de milieux populaires, marquée par une apparence exagérée et une attitude rebelle, comme l’analyse le livre collectif de Fatima Mernissi), une moto qui fait du bruit et qui écoute la musique « WayWay » (un sous-genre musical électronique populaire, aussi dit Rai Synthé ) autant que Hergawi, tandis qu’une personne avec des vêtements chic et classe, une voiture de luxe et qui parle en Darija francophonisé reste loin de cette notion.
« Il justifie une logique d’élitisme et de supériorité qui aboutit par la suite à construire des murailles qui séparent les habitants ».
Cet usage stéréotypé nous met devant une stigmatisation et catégorisation des citoyens selon les marqueurs sociaux de classe, ce qui renforce la violence symbolique (Pierre Bourdieu) au sein de l’espace public. Il justifie une logique d’élitisme et de supériorité qui aboutit par la suite à construire des murailles qui séparent les habitants d’un quartier bourgeois chic dans un grand centre-urbain, et ceux des quartiers populaires et bidonvilles ; Les deux mondes ne se fréquentent pas. Mais il leur arrive de partager certains lieux publics (mall, stades), les premiers regardent les deuxièmes avec dédain et mépris.
« Les premiers regardent les deuxièmes avec dédain et mépris. »
L’archéologie du terme “Hergawa” : de l’époque Almohade à l’ère de TikTok
Certaines références historiques indiquent que l’origine du terme Hergawa est liée à la tribu Masmoudi « Harga », en Darija il faut ajouter ‘awa’ pour obtenir l’ethnonyme « Hergawa », c’est le cas pour Gherbawi, Sahrawi, Gnawi, etc. Cette tribu jouait un rôle essentiel dans l’état Almohade et surtout dans la défense militaire, sachant que le fondateur des Almohades Mehdi Ben Toumert appartient à la même tribu. D’autres références aussi mentionnent Al Harka, qui désigne les déplacements du Makhzen à l’époque pour affirmer la souveraineté et collecter les taxes, ce déplacement massif a poussé l’imaginaire collectif à recycler le terme Harka pour qu’il porte une connotation de bruit et de désordre, et qui a fini par produire un sens de manque de civisme et de barbarie, également, le “Hergawi” est construit comme l’antithèse du citadin “civilisé”.
Ce terme est devenu tendance lorsque l’acteur marocain Hassan El Fad a essayé de défaire l’aspect classiste (en disant que même les riches peuvent être Hergawi), dans une émission TV. Selon sa définition, le Hergawi c’est quelqu’un qui manque du civisme et de respect dans l’espace public, l’exemple de la dame qui gêne la circulation pour se maquiller, alors qu’elle n’est pas « Hergawiste » au sens classique. Plusieurs personnes ont exprimé le même avis, mais après, le terme a réclamé son sens d’origine. La même définition qu’on trouve dans le vidéo clip de Chaba Nabila intitulé « Hergawi », et qui raconte le rejet d’un prétendant qui est mal jugé par la chanteuse qui lui demande de partir.
L’aliénation culturelle : le Hergawi face à l’héritage colonial
Le colonialisme se justifie souvent par apporter la civilisation aux peuples colonisés, en exploitant leurs ressources, cette exploitation vise également à dominer la manière de penser et remettre en question les normes et les codes sociaux, y compris la citadinité et la civilité qui sont limitées dans le modèle occidental, marqué par l’usage du français et le style de vie européen, et surtout dans les grandes villes.
« Le terme Hergawi est déployé comme protection symbolique de l’espace vitrine contre l’invasion du “Maroc inutile”. »
Au-delà, une élite urbaine francophone a vu le jour, elle continue jusqu’à nos jours de définir les normes de civilité et met la culture marocaine traditionnelle en position d’infériorité. Dans ce contexte paradoxal, le terme Hergawi est déployé comme protection symbolique de l’espace vitrine contre l’invasion du « Maroc inutile », et pour justifier cette ségrégation qui considère les classes populaires comme des parasites et non des citoyens ayant les mêmes droits.
« Apparemment, nous ne sommes pas encore prêts à se décoloniser et nous réconcilier avec notre culture authentique et notre marocanité. »
Cette crise d’identité, façonnée par la vision coloniale de Lyautey et maintenue par une programmation idéologique, continue à orienter et manipuler nos choix via des biais cognitifs inconscients. Apparemment, nous ne sommes pas encore prêts à se décoloniser et nous réconcilier avec notre culture authentique et notre marocanité.
L’occupation Hergawiste : dynamiques urbaines et exode rural
L’exode rural, ce phénomène socio-spatial qui est devenu stigmatisé lui-même en le considérant comme la cause principale du Hergawisme, c’est une hyper-simplification des réalités et d’enjeux socio-économiques et climatiques qui explique le déplacement des populations rurales et leur arrivée à la ville.
Le Maroc est passé d’une majorité qui habite à la campagne à 67% de population urbaine, plusieurs villes ont connu une métropolisation et un développement économique, accompagnés par l’implantation de plusieurs quartiers non réglementaires et de l’habitat insalubre. L’imaginaire collectif des citadins perçoit les habitants modestes comme des intrus, des agresseurs et des Hergawa qui ont occupé l’espace public et qui affectent la qualité de vie.
Ce qui dérange ici, c’est le fait que cette illustration est souvent employée pour justifier la séparation et la ségrégation urbaine entre la souche citadine et les Hergawa de deuxième degré. On distingue ici entre la citadinité et le fait d’habiter dans la ville, comme le sociologue marocain Mohamed Naciri a indiqué, celui qui arrive de la campagne acquiert l’appartenance physique mais pas la citadinité qui reste entourée par une couche en gras d’exclusion sociale.
« La ville qui est théoriquement un espace de diversité et d’anonymat, devient en réalité, un stade qui offre les tickets VIP aux citadins et qui laisse la marge pour les dits ‘Hergawa’. »
La ville qui est théoriquement un espace de diversité et d’anonymat, devient en réalité, un stade qui offre les tickets VIP aux citadins et qui laisse la marge pour les dits ‘Hergawa’ qui arrivent un peu plus tard à l’urbain. Cela, met en question le principe de « Droit à la Ville » de Henri Lefebvre, qui a dit que la ville ne doit pas seulement permettre d’habiter mais aussi de participer et garantir l’accès démocratique pour tout le monde sans exclusion.
Barrière linguistique : pourquoi le français alors qu’on est Marocains ?
La dominance du modèle francophone au Maroc n’est pas un hasard, mais le fruit d’un héritage colonialiste maintenu par l’éducation française. Cette langue fonctionne comme un capital culturel exclusif ayant un prestige de langue, ainsi que son utilisation comme filtrage social qui punit le Hergawi qui ne maîtrise pas la langue de Molière, et qui valorise en même temps le Kilimini qui la parle dès son enfance. Cette discrimination linguistique rend les langues nationales et constitutionnelles moins importantes et renforce l’Amazighophobie et la Darijophobie.
Dans ce contexte, l’accent, la variance diatopique et la manière de parler, constituent aussi des marqueurs sociaux qui séparent le Hergawi et le civilisé, et donc, au lieu de valoriser la diversité culturelle et linguistique de notre Maroc, on tombe toujours dans l’hypercorrection et l’étiquette stigmatisante, ce qui engendre un stress gratuit lorsque quelqu’un est en train de cacher son accent d’origine afin de ne pas être stigmatisé