Du 20 février à la Gen Z : transmission d’une contestation sous contrainte

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Je n’ai pas connu le Mouvement du 20 février. En 2011, j’étais trop jeune pour comprendre ce que signifiait descendre dans la rue, affronter la police, risquer la prison pour un mot, un slogan, un rêve. Quinze ans plus tard, je mesure enfin le coût réel de rêver au Maroc — et l’ampleur des risques…

| Par Salma El Harrak, journaliste

« Mon rapport au 20 février n’est pas direct : il est transmis. Il s’inscrit dans une mémoire collective fragmentée. »

Mon rapport au 20 février n’est pas direct : il est transmis. Il s’inscrit dans une mémoire collective fragmentée, faite de récits d’amis et de proches, d’archives vidéo incomplètes, et surtout d’un silence fabriqué. Un silence non pas naturel, mais produit, entretenu, imposé. Un silence dense, pesant, parfois plus éloquent que les discours officiels eux-mêmes.

« Ma génération reçoit comme un héritage ambigu : à la fois porteur d’espoir et de désillusion. »

Ce silence — parce qu’il résulte d’un processus de mise sous silence — n’est pas un vide. Il agit. Il façonne une conscience politique différée, que ma génération reçoit comme un héritage ambigu : à la fois porteur d’espoir et de désillusion, de courage transmis et de peur intériorisée, d’élans inachevés et de limites rigoureusement tracées.

Le Mouvement du 20 février s’inscrivait dans un climat de peur diffuse : rarement verbalisée, mais profondément inscrite dans les corps, les familles et les trajectoires individuelles — une peur qui traverse encore celles et ceux qui osent prendre la parole aujourd’hui. Pourtant, malgré la violence étatique, les jeunes du M20F affrontaient la police sans se laisser intimider. Il y avait là un courage collectif, nourri par un souffle d’espoir et une détermination politique rare. Face à l’oppression systémique du Makhzen, leur audace révélait une constante historique : à mesure que l’injustice se normalise, le courage devient indispensable.

« La hogra n’est pas un événement ponctuel ; elle constitue une structure sociale. »

Au Maroc, cette injustice porte un nom familier et pourtant difficile à cerner : la hogra. Un mot simple, presque banal, mais qui condense l’humiliation quotidienne, l’arbitraire administratif, le sentiment d’être méprisé par des institutions censées protéger. La hogra n’est pas un événement ponctuel ; elle constitue une structure sociale. Elle s’accumule, se transmet, se banalise jusqu’à façonner les espoirs et les craintes de générations entières.

L’histoire sociale n’avance jamais de manière linéaire. Elle progresse par à-coups, par tentatives, par échecs et renaissances incomplètes. Cette dynamique aide à comprendre pourquoi certains mouvements semblent se répéter sans produire de rupture définitive.

Comme l’a montré Pierre Bourdieu, les structures sociales ne sont pas de simples cadres extérieurs dans lesquels les individus agiraient librement. Elles s’incarnent dans les institutions, mais aussi dans les corps, les réflexes et les manières de penser — ce qu’il nomme l’habitus. Autrement dit, les rapports de domination s’inscrivent durablement dans le quotidien et orientent, souvent à notre insu, ce qui est perçu comme possible, pensable ou risqué.

« Le renouvellement générationnel se heurte à des mécanismes de pouvoir profondément enracinés. »

Quinze ans après 2011, cette inertie structurelle demeure pleinement à l’œuvre. Face à la Gen Z, les formes de mobilisation ont évolué — nouveaux langages, nouveaux supports, nouveaux imaginaires politiques. Les acteurs se renouvellent, mais les dispositifs de contrôle, de surveillance et de neutralisation perdurent, parfois sous des formes plus sophistiquées encore. Le renouvellement générationnel se heurte ainsi à des mécanismes de pouvoir profondément enracinés, capables d’absorber, de contenir ou de réprimer la contestation sans se transformer en profondeur.

Ce décalage révèle moins une incapacité des nouvelles générations à agir qu’une continuité structurelle du pouvoir, dont la force réside précisément dans sa capacité d’adaptation.

La génération Z a tenté de réinventer le répertoire contestataire : réseaux sociaux comme espaces de politisation, humour comme arme de désacralisation, nouvelles esthétiques et langages décalés. Avant même d’occuper la rue, la contestation s’est déplacée vers le numérique, vers des micro-espaces de prise de parole et de conflictualité symbolique. Mais cette mutation des formes n’a pas suffi à contourner la résilience autoritaire du Makhzen. Arrestations, lourdes peines de prison, poursuites judiciaires et criminalisation de la parole critique : loin de s’atténuer depuis 2011, la répression s’est consolidée et institutionnalisée.

À l’heure où ces lignes sont écrites, des milliers de jeunes sont en prison. Un bref moment d’espoir a existé, suivi d’une fermeture brutale. La prison — qui enferme les corps mais jamais totalement l’histoire — demeure le symbole central de cette tension. Elle devient, paradoxalement, un espace de mémoire contrainte et de politisation forcée.

Les générations se parlent rarement avec douceur. « On n’est que des laissés pour compte », m’a confié un ancien militant du M20F, traduisant une frustration profonde. Il parlait de lui, de sa génération, de l’usure militante, du sentiment d’immuabilité de l’État. Cette phrase cristallise un face-à-face intergénérationnel : deux générations héritières d’un combat inachevé. Et la question, pour moi — en tant que membre de la Gen Z — devient inévitable : serons-nous, dans quinze ans, celles et ceux qui prononceront la même phrase, avec le même cynisme ?

J’ai tenté de travailler cette mémoire en réalisant un documentaire sur le Mouvement du 20 février, intitulé Tentative pas mal. Le titre dit à la fois l’ambition et la lucidité. Ce projet m’a confrontée aux archives — le peu qu’il en reste —, aux images de manifestations, aux récits fragmentés d’anciens militants. J’y ai surtout compris qu’aucun documentaire, aussi rigoureux soit-il, ne peut embrasser l’intégralité d’une histoire. Le reste réside dans les silences, les paroles interrompues, les hors-champ.

Cette tentative m’a permis de mesurer combien la mémoire du 20 février demeure vivante, mais éclatée, transmise par bribes, par affects, par non-dits. Elle continue de façonner la conscience politique de la Gen Z — non comme un modèle à reproduire, mais comme un horizon critique.

En revenant au Maroc, j’ai ressenti ce souffle : la joie d’être là, l’urgence de ne rien rater, le refus de rester spectatrice. Comme si chaque génération était dépositaire d’un fragment de mémoire et d’un devoir tacite : dire, écrire, créer, même lorsque tout semble verrouillé.

La séquence actuelle révèle une dissonance profonde entre les transformations générationnelles et la stabilité des dispositifs du Makhzen. Arrestations répétées, peines pouvant atteindre quinze ans de prison, criminalisation systématique de la parole critique, gestion sécuritaire du dissensus : tout cela révèle moins un échec de la Gen Z qu’une résilience autoritaire profondément enracinée. Ce que nous observons n’est pas une simple répétition du 20 février, mais sa reconduction structurelle : mêmes logiques de contrôle, mêmes seuils de tolérance, mêmes mécanismes de disqualification politique — parfois sous des formes plus sévères qu’en 2011.

Dès lors, une question s’impose, à la fois intime et analytique : dans un espace où le coût de la contestation demeure constant, est-il encore rationnel — ou même possible — de rêver politiquement ?

Aujourd’hui, des milliers de jeunes de la Gen Z sont à leur tour emprisonnés pour avoir osé parler ou manifester. Pourtant, au cœur même de cette injustice subsiste un instant d’espoir : la certitude que l’action collective, même entravée, laisse une trace. Malgré les arrestations et les obstacles, un souffle persiste. Un espace d’action se crée — parfois brièvement, parfois dans l’ombre — mais jamais totalement effacé.

« Chaque tentative, même réprimée, nourrit une mémoire en mouvement. »

Les jeunes d’aujourd’hui portent les frustrations héritées de la génération précédente, mais aussi ses espoirs inachevés.

Et c’est peut-être là l’enjeu central : non pas déterminer quelle génération accomplira enfin le changement, mais comprendre que chaque tentative, même réprimée, nourrit une mémoire en mouvement et prépare, malgré tout, le terrain des suivantes.

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