Maroc-Sénégal : on a dépassé les bornes

Bassirou Ba, journaliste sénégalais écrit dans une tribune libre : « Une semaine après la finale chaotique de la 35e Coupe d’Afrique des nations de football, qui a vu le Sénégal soulever son deuxième titre de champion, j’en suis encore à me pincer, tellement ce que j’ai pu lire, entendre et voir par-ci, par-là, est…
| Par Bassirou Ba
Biographie de l’auteur : Bassirou Ba est diplômé de l’Institut supérieur de l’information et de la communication (ISIC), ancien secrétaire général de la Confédération des élèves, étudiants et stagiaires Africains au Maroc (CESAM). Je m’intéresse beaucoup aux relations Maroc-Afrique subsaharienne. J’ai vécu dix-neuf ans au Maroc, où j’ai travaillé, entre autres, comme journaliste.
Je fais évidemment référence, ici, aux propos nauséeux et rivalisant de haine, que certains supporteurs, dans les deux pays, ont tenus sans un moindre pincement au cœur.
Je fais évidemment référence, ici, aux propos nauséeux et rivalisant de haine, que certains supporteurs, dans les deux pays, ont tenus sans un moindre pincement au cœur. J’en ai relevé tout un florilège, mais je vous en épargne, compte tenu de leur violence.
Et ce qui m’a encore sidéré le plus, c’est de voir que même des universitaires et des journalistes se sont laissé entraîner dans cet élan.
Et ce qui m’a encore sidéré le plus, c’est de voir que même des universitaires et des journalistes se sont laissé entraîner dans cet élan visant à saper les relations multiséculaires qui unissent le Sénégal et le Maroc.
Des relations façonnées par la foi…
Ces relations ont été façonnées par une histoire dont le début remonte au moins au XIe siècle, à travers l’islam.
Elles se sont renforcées grâce aux confréries religieuses, notamment celle des tidjanes, qui ont œuvré à faire de ces relations ce qu’elles sont devenues et ce qu’elles continuent d’être : un ferment et un catalyseur dans les échanges entre les deux pays.
Un article paru en 1994 dans les annales de la faculté des Lettres et sciences humaines de l’Université de Dakar permet d’apprécier la profondeur de l’axe Sénégal-Maroc.
Ils visent à saper les relations multiséculaires qui unissent le Sénégal et le Maroc.
Son auteur, Omar Kane, révèle en effet que, durant l’époque coloniale, la France avait même tenté de limiter les rapports entre les communautés tidjanes des deux côtés du Sahara parce qu’elle craignait qu’elles ne constituent « une ligue hostile » à ses intérêts.
…par les échanges commerciaux…
Les relations religieuses impliquant une mobilité des fidèles entre les deux espaces, cela a donné lieu à des échanges commerciaux.
La dimension commerciale constitue justement un facteur fondamental dans les relations maroco-sénégalaises.
Les souks et kissariat marocains, notamment ceux de Fès et de Casablanca, ne désemplissaient pas de commerçants sénégalais. C’est encore le cas aujourd’hui.
Il existe également une importante communauté de commerçants marocains au Sénégal. Certains chercheurs situent le début de leur migration vers ce pays dans la deuxième moitié du XIXe siècle, avec St-Louis comme porte d’entrée.
L’annuaire du Sénégal en recensait 67 en 1905.
Aujourd’hui, que ce soit à St-Louis ou à Dakar, les patronymes Berrada, Bennis, Lahlou, Berrada ou encore Bengelloune (c’est ainsi que Benjelloun est orthographié là-bas) sont courants au pays de Léopold Sédar Senghor.
… par le brassage humain…
Parlant de noms de famille d’origine marocaine, une anecdote me revient en tête. Lorsque je suis arrivé au Maroc en 2000, en tant qu’étudiant boursier de l’Agence marocaine de coopération internationale (AMCI), il y avait, dans ma cohorte, des Benzekri, des Benmessaoud, etc.
Lors du contrôle d’identité à l’aéroport Mohamed V, cela avait intrigué un policier, qui s’était alors mis à leur parler en darija. Quand l’une d’entre eux lui a répondu en français qu’elle était Sénégalaise et qu’elle ne comprenait pas la darija, l’homme en uniforme s’en était offusqué, croyant qu’elle se foutait de sa gueule, pour utiliser le langage familier.
Par ailleurs, les couples sénégalo-marocains sont légion. Par voie de conséquence, le nombre de citoyens avec trait d’union l’est aussi.
À ce sujet, je me souviens également d’une autre anecdote. Pendant que j’attendais mon tour pour un service au consulat du Sénégal à Casablanca, je m’étais mis à parcourir les annonces de mariage affichées sur un tableau. Plus de 90% étaient des unions exogames.
Je me rappelle que, chaque fois que je me rendais au consulat, je me livrais au même rituel, soit regarder les bans de mariage. Un jour, j’ai surpris une Sénégalaise en train de ronchonner dans un coin : «Mon Dieu, qu’a-t-on fait à nos frères sénégalais pour qu’ils nous ignorent de la sorte en jetant tous leur choix sur les Marocaines ? »
… par une diplomatie constante à toute épreuve…
Le caractère particulier des relations entre le Maroc et le Sénégal est connu de tous. L’une des particularités, c’est la convention d’établissement signée le 27 mars 1964 à Dakar entre les deux pays, représentés par Doudou Thiam et Ahmed Reda Guedira.
On peut lire dans le premier article de cette entente que « les nationaux de chacune des parties pourront accéder aux emplois publics dans l’autre État dans les conditions déterminées par cet État ».
Je ne connais pas d’autre pays, en Afrique subsaharienne ou au Maghreb, qui dispose d’un accord similaire avec le royaume. Cela en dit long sur la qualité des relations entre les deux pays.
Au Sénégal, les régimes changent, mais le maintien et le renforcement de l’axe Dakar-Rabat reste une constante dans la politique étrangère du pays.
La diplomatie sénégalaise a toujours été au front pour défendre l’intégrité territoriale du Maroc, notamment à une époque où peu de pays en Afrique subsaharienne étaient alignés sur la position de Rabat concernant le Sahara.
Le Maroc également s’est constamment tenu aux côtés du Sénégal, notamment durant les moments difficiles. L’un de ces moments a été la très douloureuse crise sénégalo-mauritanienne de 1989, dans la résolution de laquelle feu le roi Hassan II a joué un rôle éminent en tant que médiateur en coulisses.
En 2003, lors d’une série d’entretiens avec le journaliste français Philippe Sainteny, dans le cadre de l’émission Livre d’or diffusée sur RFI, l’ancien président du Sénégal, Abdou Diouf, a fait une révélation qu’il serait pertinent de rappeler ici.
Il raconte que, lors de ce conflit fratricide, un haut responsable lui avait lancé tout de go, je cite de mémoire : «Monsieur le président, sachez que nous appuierons la Mauritanie parce que c’est un pays arabe. »
Plutôt que de faire comme feu Hassan II, à savoir faire preuve de sagesse en jouant les bons offices, ce responsable irakien avait mis en avant l’idéologie ba’thiste ou le nationalisme arabe.
… même lorsqu’il s’agit de football
Pour revenir à la diplomatie sénégalaise, elle reste debout aux côtés du Maroc, même en dehors de la question du Sahara.
Vous rappelez-vous cette image de l’ancien président Abdoulaye Wade aux côtés du prince Moulay Rachid, qu’il avait accompagné pour défendre la candidature marocaine pour l’organisation du Mondial 2010 ?
Je me souviens que cet appui avait été mal perçu par beaucoup d’Africains subsahariens, qui disaient ne pas comprendre que le président Wade ait pris fait et cause pour le royaume. Ils estimaient qu’il aurait dû soutenir l’Afrique du Sud, au moins pour Nelson Mandela, qui portait ce jour-là la candidature de son pays.
Bref, tout cela montre suffisamment que, entre Dakar et Rabat, il ne s’agit pas de relations circonstancielles.
Tout unit les deux pays, notamment la culture. À cet égard, le festival d’Assilah, surtout du temps de feu Mohammed Benaissa, a servi de scène privilégiée pour rapprocher les deux pays à travers les échanges culturels.
Voir des gens fouler aux pieds tout cet héritage, à la suite d’un match de football, fait mal.
Oui, on a dépassé les limites du tolérable en tombant dans le piège des pyromanes et autres adeptes de la fitna.
Tenez, au lendemain de cette fameuse finale, j’ai appelé un compatriote installé à Casablanca depuis près de deux décennies pour lui demander son sentiment après tout ce qu’il s’était passé.
Il m’a raconté que, à son arrivée au bureau le jour d’après, il a été surpris de voir que certains collègues avec qui il prenait souvent un café et qu’il invitait manger chez lui à l’occasion, rechignait à lui adresser la parole.
Quand j’ai posé la même question à un ressortissant marocain au Sénégal, il m’a répondu, après un long soupir, qu’il y avait une certaine tension dans l’air.
Encore une fois, on a dépassé les bornes.
Quand le roi siffle la fin de la récréation
Heureusement que le roi Mohammed VI, à travers un communiqué, est venu mettre le holà à tout cela.
Dénonçant « les desseins hostiles», « la rancœur» et « la discorde », le souverain marocain a souligné que «rien ne saurait altérer la proximité cultivée au fil des siècles entre les peuples africains ».
Le coup de fil du premier ministre Aziz Akhannouch à son homologue Ousmane Sonko, suivi d’une visite de ce dernier à Rabat, dans le cadre de la haute commission mixte du partenariat maroco-sénégalais, participe aussi à faire baisser la tension.
Et j’aimerais conclure sur cette autre note positive.
Mes deux enfants sont nés au Maroc. Même s’ils n’ont pas le passeport hadra, ils clament aussi leur appartenance à ce pays.
La plus jeune, Ines, a suivi la finale dans une famille marocaine, qui était venue la chercher.
Et quand elle est rentrée à la maison, je lui ai demandé :
– « Qui a gagné ?»
– « Tous les deux ont gagné», m’a-t-elle répondu.
J’ai appris par la suite que, avec sa copine marocaine, elles applaudissaient Bono quand celui-ci faisait un bel arrêt, et elles faisaient la même chose pour Mendy.
En fin de compte, je crois que c’est elle qui avait raison, les deux ont gagné : le Sénégal, le trophée, et le Maroc, le pari de l’organisation.
Bassirou Bâ
Le 26 janvier 2026
PS : Ce texte a été publié sur la page de l’auteur. Nous le republions avec son accord.