Séisme : Enquête sur les Oubliés du Grand l’Atlas… « Un échec d’État »
Une enquête du média Raseef22 et le média marocain « Hawamich » révèle que « 70% des sinistrés ont reçu une aide incomplète pour la reconstruction de leurs maisons ». Enquête sur comment le gouvernement marocain a échoué à l’épreuve de la gestion du séisme du Grand Atlas.
Par Samad Ait Aicha, publié en partenariat avec « Hawamich »
Deux ans après le séisme du Grand Atlas : la reconstruction est paralysée et justice est compromise. Près de 70% des habitations totalement effondrées ont été exclues de l’aide complète de reconstruction. Cela signifie que sur dix maisons entièrement détruites, sept n’ont reçu qu’une indemnisation partielle sans rapport avec l’ampleur des sinistres.
Lenteur et absence de contrôle parlementaire
Deux ans après le séisme de magnitude 6,8, des milliers de victimes demeurent dans des abris provisoires, confrontées à une bureaucratie opaque et des dysfonctionnements criants dans l’accès aux aides. Tandis que les autorités annoncent 23 milliards de dirhams mobilisés pour la reconstruction, le bilan réel révèle une gestion de crise défaillante où les promesses d’urgence ont cédé la place à une inaction généralisée. Une enquête journalistique publiée par « Raseef22 » décortique les mécanismes de cette faillite administrative.
Des victimes demeurent dans des abris provisoires, confrontées à une bureaucratie opaque et des dysfonctionnements criants dans l’accès aux aides.
Au cœur du problème : un fonds doté de 23,113 milliards de dirhams, dont 7,576 milliards n’ont toujours pas été dépensés après vingt-huit mois. Seuls 15,537 milliards de dirhams ont effectivement financé les interventions jusqu’en octobre 2025—un taux de dépense révélateur d’une mise en œuvre anémique. Les indemnités en espèces directes versées aux victimes plafonnent à 4 milliards de dirhams, soit moins d’un cinquième des ressources disponibles. Le reste s’est évaporé dans des coûts opérationnels, logistiques et divers projets dont la pertinence demeure opaque.
L’Agence pour le développement du Haut Atlas (ADHA) créée par décret-loi d’urgence et dotée de 120 milliards de dirhams (2024-2028) incarne les contradictions du système. Bien qu’investie de prérogatives étendues, elle opère sans mécanisme réel de contrôle financier. Son premier conseil de direction stratégique n’a pu se réunir qu’en décembre 2024, plus d’un an après la catastrophe. Ce délai confine à l’absurde quand on le rapporte au discours d’immédiateté affichée lors de sa création. Le directeur en place, Saïd Leith, provient des rangs de l’ancien « Fonds de développement du monde rural » une structure que des audits officiels ont jugée avec un impact limité.
Ce retard [mise en place de l’ADHA] confine à l’absurde quand on le rapporte au discours d’immédiateté affichée lors de sa création.
La surveillance parlementaire s’inscrit dans cette même logique de défaillance. En deux ans, seulement 59 questions écrites concernant le séisme ont été déposées au Parlement—soit 0,47% des questions formulées entre 2023 et 2025. Sur ce nombre déjà minime, 35,6% ont demeuré sans réponse gouvernementale. Le ministère de l’Intérieur en a reçu le plus (14, soit 23,7%), suivi de l’Éducation (9, 15,3%), du Logement et des Affaires religieuses (7 chacun, 11,9%), le reste se dispersant entre divers secteurs. Ce vide de contrôle démocratique contraste fortement avec la gravité d’une catastrophe naturelle majeure.
Exclusions bureaucratiques et vulnérabilités cumulées
Les sinistrés sont dispersés sur environ 3 000 douars, couvrant un territoire estimé à 2,608 millions d’habitants—soit quelque 578 000 familles. Cette atomisation géographique complexifie exponentiellement l’accès aux services et aux allocations. Le soutien mensuel direct n’a atteint que 63 766 familles, représentant à peine 11% de la population affectée. Un tel déploiement, étalé sur une telle étendue, reproduit les inégalités existantes plutôt que de les corriger.
Des victimes demeurent dans des abris provisoires, confrontées à une bureaucratie opaque et des dysfonctionnements criants dans l’accès aux aides.
Les données exposent des exclusions massives fondées sur le statut d’« résident » ou de « non-résident »—des critères administratifs qui contredisent l’équité. Parallèlement, des cas présumés d’allocations indues soulèvent des questions sur la cohérence des processus de sélection. Or, 54% des décédés sont des femmes, et plus d’un tiers ont dépassé 65 ans. Ces données démographiques indiquent que les groupes les plus vulnérables ont été les premiers touchés—et les moins bien servis par les mécanismes de réparation.
Cette concentration de désavantages préexistants a créé un contexte où la reconstruction aurait dû être une priorité absolue
La vulnérabilité contextuelle amplifie ces dysfonctionnements : 93% des résidents des zones sinistrées vivent en milieu rural, le taux d’analphabétisme atteint 41,2% (excédant 50% dans 72 communes), tandis que la pauvreté multidimensionnelle s’élève à 18,5% et la vulnérabilité structurelle à 21,5%. Cette concentration de désavantages préexistants a créé un contexte où la reconstruction aurait dû être une priorité absolue—non pas une arrière-pensée administrative. Classification arbitraire et dénis de compensation
Sur le chapitre de la reconstruction bâtie, les données révèlent des anomalies systématiques dans la classification des sinistres. Les sinistrés se plaignent que leurs maisons, intégralement effondrées, ont été reclassées comme « partiellement endommagées » —une reclassification qui réduit mécaniquement les indemnisations. Plus de 13 000 logements (environ 60 000 personnes) auraient subi ce reclassement, prélevés sur environ 20 000 habitations totalement détruites. Bien que leurs demeures gisent en ruines, ces ménages ont été privés des compensations prévues pour destruction totale—une pratique qui pérennise la paupérisation des plus sinistres et compromet toute viabilité de reconstruction à long terme.
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