À Rabat, un cri contre un Maroc à plusieurs vitesses
À Rabat, la voix de survivants et de victimes du séisme du Grand Atlas du 8 septembre a retenti. Ils ont choisi de faire entendre leur colère devant le Parlement. Deux après, la désillusion est à la mesure de la catastrophe. Reportage.
Il est 11 heures ce lundi au centre-ville de Rabat, c’est le jour de la commémoration des deux ans du séisme le plus dévastateur depuis un siècle au Maroc, qui avait fait plus de 3 000 morts, plus de 5 000 blessés et dévasté la région d’Al-Haouz et le Haut-Atlas. Les survivants, familles et victimes ont tenu d’abord un point de presse à Rabat, avant de se diriger vers le siège du Parlement pour un sit-in, afin de faire entendre leur voix.
« Deux ans après, la misère persiste »
Ce lundi, et à l’heure où le pays commémore le drame, un fossé demeure entre les rescapés et les autorités. Sous un soleil de plomb, femmes, jeunes, hommes et personnes en situation de handicap, tous venus des régions d’Al-Haouz, sont présents pour faire entendre leur cri à la capitale Rabat et réclamer leur droit à la reconstruction.
« De quels 91 % parlent-ils, alors que la grande majorité des gens vit encore sous des tentes, et d’autres dans des maisons presque entièrement détruites ? »
« Nous sommes venus aujourd’hui pour faire entendre nos voix, » lance un vieil homme. « On dit que la majorité des maisons ont été reconstruites, mais qu’ils viennent donc voir la réalité chez nous ! De quels 91 % parlent-ils, alors que la beaucoup de personnes vivent encore sous des tentes, et d’autres dans des maisons presque entièrement détruites ? »
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Une femme près de lui prend la parole : « C’est la sixième fois que nous venons. Nous nous sommes endettés pour faire ce déplacement, et nous n’avons même pas les moyens de prendre un transport jusqu’à Rabat. Si nos maisons avaient été reconstruites, serions-nous ici ? Venez voir la réalité à Taroudant, regardez comment vivent les gens, ceux qui ont tout perdu et qui, pourtant, n’ont toujours rien reçu. »
Elle ajoute, la voix chargée de frustration : « Cela fait deux ans que nous souffrons, deux ans que cela traîne. Nous sommes venus à plusieurs reprises, mais en vain. Nous ne demandons pas l’impossible, juste ce que le roi avait ordonné. Nous ne nous tairons pas. Nous parlerons jusqu’à ce que notre souffrance prenne fin et que nous ayons nos maisons. »
Des slogans ont été scandés et des pancartes brandies : « Le droit à un logement est un droit constitutionnel », « Respectez les instructions royales pour la reconstruction », « Solidarité inconditionnelle avec les victimes du séisme ». Les habitants d’Al-Haouz ont également crié leur refus des discriminations : « Non à l’invisibilité, non à l’exclusion, non à la marginalisation ! ».
Ils réclament justice et droits : « Deux ans après le séisme : est-ce là le bilan attendu pour une justice spatiale ? ». Les militants dénoncent l’exclusion de centaines de familles des programmes d’indemnisation, contraintes de vivre sous des bâches ou dans des maisons inachevées.
« Le bilan présenté par le gouvernement est loin de refléter notre vie réelle. S’ils prétendent qu’il ne reste aucune tente, dans ces conditions, qu’ils viennent voir : je vis moi-même sous une tente à l’heure actuelle. »
« Beaucoup d’entre nous ont tout perdu : nos maisons, nos biens, notre sentiment de sécurité », explique Montassir Ithri, de la Coordination nationale des victimes du séisme. « Nous vivons encore dans la misère. Le bilan présenté par le gouvernement est loin de refléter notre vie réelle. S’ils prétendent qu’aucune tente ne reste, alors qu’ils viennent voir : moi-même, je vis toujours sous une tente. »
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« Des solutions concrètes sont nécessaires, non pas des statistiques qui camouflent la misère. Il est grand temps d’agir ».
Et d’ajouter : « Le gouvernement et les responsables doivent aujourd’hui présenter des bilans transparents. Les chiffres officiels ne reflètent pas la réalité : des familles souffrent depuis deux ans, et leurs situations restent critiques. Des solutions concrètes sont nécessaires, non pas des statistiques qui masquent la misère. Il est grand temps d’agir.»
Un Maroc à plusieurs vitesses
De leur côté, les responsables publics défendent un modèle de reconstruction « exemplaire ». Selon eux, plus de 91 % du programme de reconstruction serait achevé : environ 24 000 habitations auraient été rebâties aux normes modernes, et toutes les tentes provisoires remplacées.
« Les autorités locales ont écarté veuves, petits agriculteurs et familles pauvres pour des prétextes administratifs
Mais sur le terrain, la réalité reste plus nuancée. Les associations expliquent que « les autorités locales ont écarté veuves, petits agriculteurs et familles pauvres, pour des prétextes administratifs, comme le fait qu’une carte d’identité soit enregistrée dans une autre ville alors que son titulaire vit et soutient sa famille au village ».
D’autres jugent « les compensations insuffisantes, les plongeant dans l’endettement et les forçant à migrer vers Marrakech ou Casablanca ».
« Ils disent que 91 % des maisons sont reconstruites », déplore Ithri. « Mais dans nos villages, des familles dorment encore sous le plastique, des enfants n’ont pas d’école, des femmes restent sans abri. Voilà la réalité, deux ans après. »
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Le contraste est d’autant plus frappant que le gouvernement met en avant un autre chantier, mené à grande vitesse : le stade du Mondial à Rabat, livré en un temps record pour accueillir la CAN 2025 et la Coupe du monde 2030. Pour de nombreux habitants du Haut-Atlas, ce projet flambant neuf illustre des « priorités inversées ».
« L’État se félicite des trains à grande vitesse et des stades de classe mondiale. Nous sommes heureux de voir le Maroc rayonner et se développer, mais cela fait mal au cœur dans un pays aux vitesses si contradictoires »
« L’État se félicite des trains à grande vitesse et des stades de classe mondiale. Nous sommes heureux de voir le Maroc rayonner et se développer, mais cela fait mal au cœur dans un pays aux vitesses si contradictoires », explique Abderahim Ait Elkadi, de la Coordination nationale des victimes d’Al-Haouz. « Dans nos villages, nous attendons encore des murs et des toits, le strict minimum des droits fondamentaux. »
« Dans nos villages, nous attendons encore des murs et des toits, le strict minimum des droits fondamentaux. »
« Nous exigeons une enquête indépendante sur les fraudes et toutes ces injustices. Nous ne pouvons plus tolérer de passer un autre hiver sous les tentes. Aujourd’hui, notre appel s’adresse directement au Roi », lance Hamid, habitant de la province de Taroudante.
Vivre avec les secousses sismiques
À cette colère contre les retards, l’exclusion et la marginalisation, s’ajoute une douleur plus invisible : celle laissée par le traumatisme. La semaine dernière, à 4h25 du matin, une secousse a réveillé les habitants de la province d’Al-Haouz. Les sismologues l’ont qualifiée de modérée. Mais dans les montagnes du Haut Atlas, où les stigmates du séisme meurtrier de 2023 sont encore visibles, ce sursaut a suffi à raviver les angoisses.
« Nous avons eu l’impression de revivre cette nuit-là », confie Najma, habitante de Talat N’Yaaqoub. « Pour le reste du Maroc, la catastrophe appartient peut-être au passé. Mais pour nous, elle n’a jamais pris fin. »
Plusieurs associations avaient déjà alerté sur le risque de syndrome de stress post-traumatique chez des milliers de Marocains, à l’intérieur comme à l’extérieur des zones touchées. Faute de soutien psychologique de l’État la grande majorité restent livrés à eux-mêmes.
« Nous ne guérirons jamais. Ce n’est pas uniquement le séisme et les pertes de nos biens, nous y sommes résignés car c’est la volonté divine. Ce qui nous consume, c’est l’injustice et l’oubli.»
« Nous ne guérirons jamais. Ce n’est pas seulement le séisme, les pertes et les dégâts, tout cela, nous l’avons accepté comme une épreuve de dieu. Ce qui nous consume, c’est l’injustice et l’oubli.», nous dit un vieil homme..
Sous un soleil brûlant de ce 8 septembre, le sit-in s’est prolongé plus de deux heures durant. Les habitants y ont exprimé leurs frustrations, leurs souffrances et leurs craintes, sur des visages marqués par deux dures années d’épreuves, bien loin des chiffres et des statistiques officielles.