Au FLAM, ils ont fait céder les frontières…
C’était l’un des temps forts de la 4ème édition du Festival du livre africain de Marrakech (FLAM), tenu du 23 au 25 avril derniers. Des romanciers font céder les frontières par leurs écrits — rien que ça. Et ils y ont réussi.
Une romancière comorienne, un journaliste et romancier haïtien en exil, et deux romancières franco-marocaines de troisième génération : ces quatre auteurs et autrices ont malmené les frontières de la langue, des genres littéraires et des expériences. Lors de ce panel modéré avec brio par la journaliste franco-marocaine Fathia El Aouni, Touhfat Mouhtare, Philomé Robert, Nassera Tamer et Samira El Ayachi ont abordé leurs œuvres, mais aussi leurs vies dans un monde qui se barricade et se « frontièrise ». « Que faire des fuites nécessaires, des existences suspendues, des places introuvables ? Comment habiter un présent qui classe, expulse, fragmente ? », s’interrogeait la note de présentation du panel. À ces questions, les panélistes ont puisé dans leurs expériences personnelles et, surtout, dans leurs écrits.
De quel droit nous sommes-nous empêchés ?
« Le droit à la légèreté est interdit pour certains. Nous ne nous autorisons pas à être vivants, à savourer la vie. »
— Touhfat Mouhtare
Touhfat Mouhtare est originaire des Comores. Elle a grandi entre son île et plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, et vit aujourd’hui dans le Val-d’Oise, en France, où elle écrit des romans, conte et transmet sa passion pour l’écriture à travers des ateliers. Jeune romancière, elle a reçu plusieurs prix pour ses romans et nouvelles. Son dernier ouvrage, Choses qui arrivent (Bayard), récit-conte, a reçu le Prix de la Renaissance française en 2025. Le texte est né d’un incident — ou plutôt d’une légèreté, rectifie l’autrice : « Ce livre part de ma propre expérience d’un rendez-vous raté à la préfecture en France pour le renouvellement de mon titre de séjour. » Cette « clandestinité » administrative la plonge dans une réflexion sur le droit à la légèreté et l’amène à poser une question radicale : « Comment s’accorder le droit de vivre ? » Elle poursuit : « Le droit à la légèreté est interdit pour certains. Nous ne nous autorisons pas à être vivants, à savourer la vie. »
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Ce besoin de réclamer la légèreté face à des frontières oppressantes — physiques et administratives — devient l’objet d’un livre où se mêlent réflexion sur les frontières, la position trompeusement périphérique des Comores, et son expérience estudiantine en France. Ce récit résonne comme un chant soufi. Là où l’administration exige des documents et une identité en règle, Mouhtare répond par un manifeste — pour une autre manière de voyager et d’être administré, en ces temps où les frontières se dressent de toutes parts.
L’autrice écrit : « Lorsqu’on refuse de gravir une colline, tout ce que l’on réalise, c’est qu’à la place du repos espéré s’ouvre sous vos pieds un enchaînement de béances sans escalier, où en écho à vos cris d’effroi revient la même expression : retour à la case départ ». Car ce sont des choses qui arrivent…
Le taxiphone : un bout du Maroc à Paris, un espace frontalier où la langue du pays résiste, et où la double absence — décrite par Sayad — trouve son décor le plus ordinaire.
Pour sa part Nassera Tamer brise la frontière du temps et de l’espace avec un outil d’une autre époque, le taxiphone.
Le taxiphone, lien de la double absence
Nassera Tamer, née au Havre et vivant à Paris, brise la frontière du temps et de l’espace avec un outil d’une autre époque : le taxiphone. Son premier roman, Allô la Place, raconte une histoire de l’immigration maghrébine en France par le bas — une histoire populaire, celle de la téléboutique, cet espace commercial où les familles venaient téléphoner au pays. Pour Tamer, cet espace était un « espace frontalier » : un bout du Maroc à Paris, un lien avec la langue et les proches. Le ton du récit est austère mais vif. Des extraits lus se dégage la double absence décrite par le sociologue Abdelmalek Sayad : la narratrice cherche à se réapproprier une langue maternelle qui s’est érigée, elle aussi, en frontière.
Le ton du récit est austère mais vif.Extrait : « […] Arrivée là, j’ai besoin de moins de cinq minutes pour me rendre dans une des cabines rose saumon sale, composer le numéro à rallonge de mes parents, échanger avec eux quelques phrases, payer, partir. Le lieu m’est familier en un sens, je ne le vois pas vraiment. Je me rappelle que lorsque j’allais à Casablanca, plus jeune, je me rendais aussi dans une téléboutique, c’est le mot là-bas, pour appeler en France. Les téléboutiques y sont peintes en blanc et azur ». A l’opposé Samira El Ayachi se joue de ces frontières et des classiques de la littérature pour réécrire une autre histoire familiale et politique de sa France.
« Ma mère, ma reine »
« Nous sommes le fruit d’une violence inouïe », dit El Ayachi. À l’exil, elle répond par la plume — réécrivant Flaubert pour y glisser l’histoire des siens.
L’œuvre de Samira El Ayachi part de l’intime pour atteindre le politique. À chaque roman, la thématique migratoire est présente. Dans Dans le ventre des hommes, elle raconte l’histoire ouvrière et migratoire des bassins miniers du Nord de la France, réhabilitant la mémoire des mineurs marocains, mêlant lyrisme et précision pour dénoncer les injustices sociales. « Nous sommes le fruit d’une violence inouïe. Nous sommes victimes d’une dépossession — celle de la langue arabe, par exemple », rappelle-t-elle. Face à l’exil, les familles ont toujours trouvé des parades pour créer du lien : « C’étaient les lettres, puis les cassettes, et aujourd’hui la vidéo. » Malgré ces subterfuges, le coût de l’exil demeure lourd, aggravé par une politique des visas qui prive les familles d’un précieux soutien. Dans son dernier roman, Madame Bovary, ma mère et moi, El Ayachi réécrit le classique de Flaubert — une autre frontière qui cède.
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Extrait : « […] On avance dans la petite ville, maman fière, avec ses trois enfants, les plus jeunes, on avance, parce qu’il y a soleil, papa est dehors, il ne reviendra pas de suite, et elle voulait sortir prendre l’air, nous sommes le prétexte à ce qu’elle s’affranchisse. Nous l’aidons à devenir une femme libre dans les années 1980. Autodétermination de son peuple. Quand nous arrivons au parc, c’est le cri de joie. Elle a réussi, on a réussi, youpi ! Bravo maman ! Nous voilà à galoper comme des chacals dans les buissons ».
Philomé Robert écrit sur une frontière à faire céder…une question de vie ou de mort.
Haïti, la France et l’Afrique
« Je crains que la France qui m’a accueilli il y a vingt ans ne puisse plus m’accueillir aujourd’hui », regrette Philomé Robert — et c’est toute une époque qui se referme dans cette phrase.
Né en Haïti, Philomé Robert y commence sa carrière de journaliste avant de s’installer en France au début des années 2000. Il est aujourd’hui l’un des visages emblématiques de France 24, où il officie depuis le lancement de la chaîne en 2006. Dans Exil au crépuscule (2010), récit autobiographique, il raconte son exil forcé d’Haïti et son arrivée en France, livrant une réflexion poignante sur ce que signifie « être d’ailleurs ». Dans Toute la terre est à nous (2024), il défend une vision du monde sans frontières mentales. Pourtant, le journaliste-romancier n’en cache pas la mélancolie : « Je crains que la France qui m’a accueilli il y a vingt ans ne puisse plus m’accueillir aujourd’hui. La situation est décourageante, elle m’attriste. » Sa consolation demeure l’écriture : raconter les relations méconnues entre Haïti et l’Afrique, réunir deux mondes que l’histoire a séparés.
Extrait de Port-au-Prince Cotonou, Un écho sans retour : « C’était donc ça, l’Afrique. Un géant qui vous ouvre grand la gueule pour vous faire avaler cul sec un jus de joies, un choc intérieur et intime qui vous dit que vous êtes enfin à votre vraie place. Cela tombait bien. Nous n’étions pas là par hasard. Nous étions en mission. Pour réunir deux mondes que l’hubris, la rapacité et la bestialité de certains hommes et femmes avaient séparés pendant des siècles. »
Au moment de sa clôture, ce panel prenait la forme d’un pied de nez aux frontières — une suspension temporaire, par la magie de la littérature, des mots et de la rencontre.
Références des livres cités :
Samira El Ayachi, Madame Bovary, ma mère et moi, Éditions de l’Aube (2026)
Touhfat Mouhtare, Choses qui arrivent, Bayard Éditions (2025)
Philomé Robert, Port-au-Prince Cotonou – Un écho sans retour, Caraïbéditions (2025) Nassera Tamer, Allô la Place, Éditions Verdier (2025)