Femmes au Maroc : Le front des luttes
De Meknès à Figuig, les luttes des femmes marocaines tissent un véritable fil de résistance à travers le pays. Ouvrières, habitantes des zones rurales ou jeunes de la genZ, elles affrontent marginalisation, précarité, discriminations et violences structurelles pour imposer leurs droits et faire entendre leur voix.
En 2025, les luttes féminines au Maroc prennent une nouvelle dimension, dessinant un panorama national de mobilisations qui s’étendent du centre aux territoires les plus isolés. Parmi elles, le combat des ouvrières de l’usine Sicomek à Meknès se distingue par sa longévité et son intensité. Licenciées arbitrairement et privées de leurs droits, ces femmes mènent depuis quatre ans un combat acharné mêlant sit-in, marches, conférences de presse et alliances syndicales. Un combat qui ne se limitait pas à des revendications économiques : mais d’une véritable résistance féministe face à la précarité industrielle, aux discriminations structurelles dans le secteur du textile et à l’invisibilisation des femmes dans le syndicalisme traditionnel.
« Par leur méthodologie et leur ténacité, ces ouvrières ont reconfiguré le rôle des femmes dans les luttes sociales : elles se sont affirmées comme actrices politiques, porteuses d’un discours clair sur le droit au travail, la dignité et la justice »
« Par leur méthodologie et leur ténacité, ces ouvrières ont reconfiguré le rôle des femmes dans les luttes sociales : elles se sont affirmées comme actrices politiques, porteuses d’un discours clair sur le droit au travail, la dignité et la justice », explique Najat Razi de l’AMDF.
Autre exemple, celui des femmes de Figuig, territoire particulièrement exposé aux effets du changement climatique et aux politiques publiques sur l’eau et l’agriculture. Longtemps cantonnées à des rôles domestiques, elles investissent l’espace public depuis plus de deux ans à travers marches, sit-in, prises de parole et plaidoyer contre la privatisation de l’eau et le contrôle unilatéral des ressources, la justice territoriale et la gestion collective des ressources naturelles.
Redonner voix et pouvoir aux mobilisations féminines
« Ces femmes occupent l’espace public pour porter des revendications essentielles : droit à l’eau, à la santé, à l’éducation et à un environnement sain, insufflant force et clarté aux mouvements locaux »
En décembre dernier, dans le cadre des 16 jours d’activisme pour mettre fin à la violence faite aux femmes, l’Association Marocaine pour les Droits des Femmes (AMDF) a mis en lumière un visage souvent ignoré de la mobilisation féminine : celui des femmes des régions isolées, rarement visibles dans les médias. « Ces femmes occupent l’espace public pour porter des revendications essentielles : droit à l’eau, à la santé, à l’éducation et à un environnement sain, insufflant force et clarté aux mouvements locaux », a souligné l’association.
« Les jeunes femmes de la genZ ont démenti les clichés sur son désengagement politique, affirmant un militantisme féminin courageux pour la dignité et la justice sociale»
Dans ce même cadre, un rapport de l’Observatoire « Oyoun Nissaïa », a été présenté documentant ces luttes et d’autres formes de mobilisation à travers le pays. De Meknès , Figuig jusqu’à Khénifra ou les femmes revendiquent l’accès à l’eau potable et à des infrastructures sanitaires dignes, brisant les tabous et rappelant que les besoins essentiels sont des droits fondamentaux. Le rapport interroge également une dimension longtemps négligée : le rôle des femmes lors des catastrophes naturelles. Il met en lumière non seulement leurs vulnérabilités spécifiques, mais aussi leurs compétences et leur capacité à intervenir dans les politiques publiques de réponse et de reconstruction. C’est le cas dans le Haouz, où, après le séisme de 2023, les femmes ont assuré la survie des familles, géré les campements et organisé la solidarité locale, illustrant à la fois leur savoir ancestral et leur aptitude à faire face à une double peine : catastrophe naturelle et marginalisation politique. Parallèlement, les jeunes femmes de la génération Z, présentes lors des manifestations d’octobre 2025 pour l’éducation, la santé et la transparence publique, ont contredit les clichés sur leur désengagement politique, offrant un visage dynamique et prometteur à l’avenir du militantisme féminin au Maroc.
Pour Najat Razi, il est essentiel de rappeler ce qui disparaît trop souvent du discours public : les luttes quotidiennes, discrètes ou visibles, menées par les femmes pour se protéger, s’affirmer et défendre leurs droits malgré le poids des normes sociales, culturelles et juridiques. Que ce soit dans leurs choix personnels, leurs trajectoires professionnelles ou leur engagement collectif au sein d’associations et de syndicats, ces actions témoignent d’une réelle capacité à transformer leur environnement. «La place des jeunes femmes, notamment celles de la génération Z, est également centrale : courageuse, visibles et matures, elles expriment leurs revendications avec détermination, donnant à voir le Maroc qu’elles souhaitent : démocratique, égalitaire et respectueux de la dignité humaine. Leur conscience de leurs droits et leur refus des discriminations légales ou politiques en font un moteur essentiel des transformations à venir», souligne-t-elle.
Du côté de Soumicha Riyaha, présidente de l’AMDF, l’explication est claire : « Le message s’inscrit dans la continuité des luttes, mais s’élargit à l’échelle des structures collectives. » Elle ajoute que, pour 2025, l’Observatoire a choisi d’ouvrir un nouveau chantier : sortir du cadre strict du « privé » — les violences domestiques déjà largement étudiées — pour mettre en lumière des mobilisations féminines trop peu visibles.
« Des manifestations, parfois massives, ont émergé dans des régions où la parole des femmes n’est ni entendue ni reconnue, bien que leurs revendications soient aussi légitimes que celles des hommes. Ces femmes se mobilisent malgré l’absence d’un espace public réellement sécurisé et continuent de faire face au harcèlement et à la violence lorsqu’elles occupent la rue pour défendre leurs droits » , explique-t-elle.
Pour Soumicha Riyaha, c’est là que se joue véritablement la dimension de genre : reconnaître que les femmes vivent des réalités sociales et économiques particulières et qu’elles doivent être pleinement intégrées dans les programmes publics. Les soutenir, reconnaître leur rôle et refuser de les marginaliser est la condition pour qu’elles deviennent le moteur du développement auquel elles contribuent déjà.