Inégalités de genre : Le mal de l’injustice économique au Maroc

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Pour leur deuxième édition, les Assises du Féminisme mettent au cœur du débat les inégalités économiques, devenues un obstacle majeur à l’émancipation des femmes et à l’instauration d’une parité réelle au Maroc.

C’est sous le signe de l’urgence économique que s’est tenue, le 17 mai à Rabat, la deuxième édition des Assises du Féminisme. Porté par l’Association pour la Promotion de la Culture de l’Égalité (APCE), l’événement s’est penché cette année sur l’impact des inégalités économiques sur la condition des femmes au Maroc, élargissant ainsi le champ des revendications féministes amorcées lors de la première édition consacrée à la réforme du Code de la famille. Après avoir plaidé, lors de la première édition, pour une réforme en profondeur du Code de la famille, l’événement poursuit son engagement en élargissant le champ des luttes féministes. 

Penser l’économie pour libérer les femmes

« Le choix de cette thématique s’inscrit dans la continuité de notre appel au changement », affirme Aïcha Zaïmi Sakhri, présidente de l’APCE, organisatrice des Assises du Féminisme. Après avoir axé la première édition sur la réforme du Code de la famille, l’événement revient cette année avec une ambition claire : interroger les racines économiques de l’inégalité entre les sexes.

« Il existe d’autres formes de violences plus silencieuses, plus diffuses et de surcroît structurelles : les violences économiques »

Aïcha Zaïmi Sakhri, organisatrice des Assises du Féminisme 

Il s’agit d’« une nécessité urgente de visibiliser un enjeu souvent relégué au second plan dans les débats publics. Si les violences faites aux femmes sont largement dénoncées dans leurs formes les plus visibles et spectaculaires, Aïcha Zaïmi Sakhri a insisté sur l’existence de violences plus silencieuses, plus diffuses et plus structurelles : les violences économiques».

La participation des femmes au marché du travail ne cesse de reculer : de 25,3 % en 2013 à seulement 19,9 % en 2023, contre un taux d’activité masculine de 70,4 %.

Un angle d’analyse qui conforte l’actualité des chiffres. Le dernier rapport du Forum économique mondial (2024) place le Maroc au 137e rang sur 146 pays en matière d’égalité des genres. Une chute d’un point par rapport à 2023, qui reflète une tendance lourde. Depuis dix ans, la participation des femmes au marché du travail ne cesse de reculer : de 25,3 % en 2013 à seulement 19,9 % en 2023, contre un taux d’activité masculine de 70,4 %.

Le dernier rapport du Forum économique mondial (2024) place le Maroc au 137e rang sur 146 pays en matière d’égalité des genres.

Les disparités sont d’autant plus criantes qu’elles croisent les inégalités éducatives. Si le taux d’activité des femmes non diplômées reste extrêmement bas (17,7 %), celui des femmes ayant fait des études supérieures, atteint 43,2 %. Mais cette progression est trompeuse : « Le diplôme ne garantit pas l’insertion économique. Les femmes diplômées sont paradoxalement parmi les plus touchées par le chômage », soulignent plusieurs intervenant·es.

 « L’égalité n’est pas un luxe, mais un socle fondamental pour l’avenir du Maroc »

Nadia Fettah, ministre de l’Économie et des Finances.

Au-delà des constats chiffrés, les Assises ont offert un espace de réflexion interdisciplinaire. Juristes, économistes, chercheuses, militantes, artistes, actrices institutionnelles ou issues de la société civile : toutes ont croisé leurs expertises pour penser des leviers d’action vers une égalité réelle.Nadia Fettah, ministre de l’Économie et des Finances, a affirmé que  «l’égalité n’est pas un luxe, mais un socle fondamental pour l’avenir du Maroc». Elle a ensuite souhaité que « les Assises soient un moment d’engagement sincère, de propositions concrètes et de continuité dans la lutte pour l’émancipation de toutes les femmes. ».

Redonner aux femmes les clés de l’économie

Dans une intervention à la fois engagée et ancrée dans l’expérience du terrain, Leila Doukkali, présidente de l’Association des femmes chefs d’entreprises du Maroc (AFEM), a dressé un constat sur l’exclusion économique persistante des femmes au Maroc. Un quart de siècle après les premières grandes mobilisations féministes, elle regrette de ne pouvoir parler de véritables avancées structurelles en matière d’égalité économique.

« Les murs invisibles qui enferment encore les femmes dans des rôles secondaires ou précaires sont toujours là, puissants et infranchissables »

Leila Doukkali, présidente de l’AFEM.

« Les murs invisibles qui enferment encore les femmes dans des rôles secondaires ou précaires sont toujours là, puissants. Rien de durable ne pourra se construire sans une implication pleine et réelle des femmes dans les sphères de décision, de création et d’innovation », a-t-elle martelé.

« Rien de durable ne pourrait se construire sans une implication pleine et réelle des femmes dans les sphères de décision, de création et d’innovation »

Leila Doukkali, présidente de l’AFEM.

Elle a notamment pointé l’absence d’espaces de co-construction entre les pouvoirs publics, la société civile et les femmes elles-mêmes, qui pourtant  sont les premières à identifier les blocages sur le terrain. Pour elle, « les politiques efficaces doivent naître de cette proximité avec le réel, et non pas être imposées  par le haut de la sphère politique dans un cadre technocratique déconnecté».

« Les femmes savent très bien ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Encore faut-il qu’on les écoute, et qu’on leur donne les moyens d’agir. »

En prenant l’exemple des femmes issues des classes moyennes, Leila Doukkali a souligné combien l’accès à un second revenu est devenu vital dans de nombreux foyers. Faute de structures adaptées, nombreuses sont celles qui se retrouvent reléguées à l’économie informelle, exerçant des activités précaires, à bas revenus, et sans perspectives d’évolution.

C’est dans cette optique qu’elle a lancé l’initiative « She Industriel », un programme visant à transformer les savoir-faire artisanaux ou domestiques en projets industriels structurés. Ce projet cible particulièrement les femmes de plus de 40 ans qui souhaitent se reconvertir ou concrétiser une idée restée longtemps à l’état d’intuition.

Appel pour une banque de projets féminins 

Doukkali a appelé le ministère de l’Industrie et du Commerce à soutenir cette dynamique à travers la création d’une banque de projets dédiée aux femmes, et à renforcer l’accompagnement des talents existants sur le territoire.

« Il existe déjà énormément de femmes diplômées ou qualifiées, mais elles manquent d’outils, de parcours clairs, de cadres stables. Le rôle des institutions, est de créer la confiance et l’environnement nécessaire à l’émergence de ce potentiel», affirme-t-elle.

Au-delà du financement, elle insiste sur l’importance de la formation, de l’information, des stages, et surtout de la reconnaissance symbolique et économique des femmes comme actrices majeures de la transformation du pays.

« Il est temps de ne plus voir les femmes uniquement comme des bénéficiaires de programmes, mais comme des co-créatrices, des porteuses de solutions et d’innovation. Le Maroc de demain ne se fera pas sans elles », Conclut-t-elle.

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